Le Religionnaire soutient Sophie Robert

Affaire Le MUR, Autisme, Musique, Psychanalyse

Ces trois lacaniens savent bien que « les écrits restent », d’où l’incroyable hermétisme de leurs publications, mais n’ont ils pas un instant oublié que les paroles ne s’envolent pas toujours ? Ces trois plaignants se sont effectivement fait piéger, et le regrettent amèrement. Or piéger n’est pas forcément tricher. Ces fameuses phrases, qu’elles soient ou non dans le désordre, qu’elles soient ou non précédées de questions rajoutées à posteriori, n’en restent pas moins très révélatrices du mode de pensée lacanien, des croyances qui apparaissent enfin délestées de leur masque d’impénétrabilité. Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet si ce n’est pour renouveler mon soutien à Sophie Robert et sa juste cause qui n’est certainement pas freudienne.

Le Religionnaire lui offre quant à lui l’un de ses plus beau titres : Lacanien

                    1. Lacanien
                    2. Refouler du Signifiant
                    3. l’Entonnoir Délirant
                    4. Lacanien (Reprise)
                    5. La Pratique Sexuelle de l’Homme Parlant
                    6. Contamination

Paroles :

Lacanien, un présage, un mirage au lointain
Lacanien, ainsi soit l’antimoine tibétain
Lacanien, bienveillant, transférant, magicien
Lacanien, vieux brigand, sacripant, haut les mains

 

Pourquoi mépriser l’astrologie, ne pas vanter la graphologie
Pour dissimuler dans l’inconscient, son ignorance dans le signifiant
Au diable la numérologie, et toute la parapsychologie
Quand on dit savoir la vérité, sans jamais vouloir la regarder
Comment sauver tous ces gens, de l’entonnoir délirant
Tout ce temps tout cet argent, pour n’en faire que des perdants

 

Je ne serai jamais envahi, par ce mépris de l’invisible
Par l’inconscience collective, de la contamination

 

Le reste de l’album est disponible ici : http://www.jamendo.com/fr/album/5087

 

Verdict le 26 janvier prochain.

 

En attendant, vous pouvez toujours visionner le reportage LE MUR : la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme sur le site d’Autisme sans Frontières

 

Vous avez dit « hystérique »?

Considérations, Psychanalyse, Troubles de la personnalité

Le champ sémantique de l’hystérie, tout comme celui de la schizophrénie, demeure employé à tort et à travers que ce soit dans la population « générale » où dans les milieux « soignants ». Les fréquents abus d’étiquetage combinés à la connotation extrêmement négative de cette hystérie aboutissent hélas fréquemment à des conduites discriminatoires, notamment sexistes et bien sûr, à des soins de mauvaise qualité.

Depuis l’antiquité, la notion d’hystérie reste associée à la facticité, et par une malheureuse extension, à l’inauthenticité d’une souffrance. Ainsi, il n’est pas rare de constater chez certains soignants la rigidité d’une pensée très dysfonctionnelle : plus une souffrance est exprimée intensément, moins elle est authentique. Contrairement à une nouvelle idée reçue, ce type de pensée se retrouve équitablement répartie sur l’échelle soignante, à savoir aussi bien chez les aides-soignants que chez les médecins ou les psychologues.

Odieux simulateurs?

La véritable simulation reste heureusement rarissime. Il s’agit par ailleurs de l’un des (non) diagnostics les plus difficiles à poser. Une enquête poussée doit souvent s’associer à une observation minutieuse pour permettre ne serait-ce que de l’évoquer. Il est souvent de bon ton de rappeler que la notion d’hystérie et celle de simulation se distinguent l’une de l’autre par le fait que le symptôme soit exprimé consciemment (simulé) ou inconsciemment (hystérisé), mais le problème du « faux » symptôme demeure et notamment le fait que celui-ci soit interprété comme l’expression d’une « fausse » souffrance. Quant à la limite entre ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est volontaire et ce qui ne l’est pas, celle-ci n’est souvent pas très claire.

Le mal est ailleurs?

Il s’agit de l’hypothèse principale développée au moins depuis l’antiquité. Les manifestations de l’hystérie, aussi variées soit-elles, ont rapidement été reliées à l’utérus (comme le nom l’indique), et expliquées par le fait que cet utérus puisse se déplacer dans le corps pour provoquer un vaste cortège de symptômes. Les rapports sexuels et la maternité constituaient le moyen de remettre et de tenir cet utérus à sa place, donc le traitement de choix.

Du chemin aurait été parcouru depuis cette antiquité, et depuis le moyen-âge durant lequel la plupart de ces femmes étaient envoyées au bucher. Le célèbre Charcot relocalise officiellement l’origine de ces manifestations au cerveau il y a plus d’un siècle et ose même envisager que cette hystérie puisse exister chez l’homme, ceci avant, ou pendant que Freud ne se réapproprie le concept pour fonder sa psychanalyse. Ce dernier postule initialement que de telles manifestations, notamment des crises souvent spectaculaires seraient la conséquence d’un traumatisme infantile à caractère sexuel, une hypothèse qu’il réfute lui-même ultérieurement sas vraiment l’abandonner. Il envisage tout d’abord que ce ou ces traumatismes soient oubliés et doivent être ramenés à la conscience avant de constater un phénomène aujourd’hui bien connu : celui des faux souvenirs induits qu’il qualifie alors de fantasmes. Une fois encore, il peine à renoncer totalement à cette idée d’une origine traumatique, probablement car cela impliquerait alors de remettre profondément en cause la discipline dont il est à l’origine.

Cette idée obsédante d’un traumatisme obligatoire demeure chez de nombreux thérapeutes, et pas seulement les charlatans. Ceci incite de nombreux patients à chercher une cause à leur mal être dans leur histoire personnelle, plutôt qu’un soulagement immédiat possible sans forcément avoir recours à des médicaments. Or l’identification d’une cause, réelle ou non, traumatique ou non, n’entraîne pas forcément le soulagement attendu.

Odieux insatisfaits?

L’hystérie reste également et très largement considérée comme un défi lancé (par l’inconscient d’un patient) à la médecine. Depuis la naissance de cette médecine, l’hystérie est évoquée face à des symptômes dont aucune cause organique n’est retrouvée. L’humanité ayant horreur de l’inexpliqué, celle-ci dévoile une tendance systématique à attribuer des causes à l’inexplicable : l’intolérance au doute prime alors volontiers sur la véracité de cette causalité. Ainsi, l’hystérie est envisagée avec plus ou moins de conviction face à ce genre de manifestations non élucidées : déplacer l’origine d’un problème là où il ne pourra pas être élucidé davantage relève pourtant de la diversion. Or pour beaucoup, cette explication est suffisante, même si elle n’apporte pas davantage de preuves.

Certains de ces postulats se retrouvent dans le principe du diagnostic d’élimination qui veut que : tout diagnostic psychiatrique ne peut être envisagé qu’après avoir éliminé une cause organique. Tout à fait louable sur le papier, cette démarche ne rend pas forcément compte du fait que le diagnostic d’une maladie organique prend parfois du temps, entre quelques minutes et plusieurs années, voire plusieurs décennies, sans parler des progrès de la science et de la médecine. L’effet pervers d’un étiquetage tel que l’hystérie réside dans l’enfermement dans un circuit psychiatrique duquel il est parfois difficile de sortir.

On entend volontiers certains cliniciens affirmer de façon péremptoire que l’hystérie, dans sa toute-puissance, continue à résister à la médecine en s’adaptant aux modes des différentes époques. Ceci pourrait alors expliquer que la présentation symptomatique de ce qu’ils qualifient d’hystérique soit résolument différente de celle de l’époque de Freud. Or il suffit de se pencher sur ces descriptions des grandes hystériques de Freud pour constater qu’il s’agit de troubles neurologiques et psychiatriques aujourd’hui clairement identifiés : épilepsie, syncopes, états confusionnels, attaques de panique, catatonie etc. soit autant de patients qui bénéficieraient aujourd’hui de traitements efficaces et adaptés. Les manifestations qualifiées aujourd’hui d’hystériques pourraient correspondre à d’authentiques maladies organiques non encore identifiées, ou reconnues. La fameuse fibromyalgie, actuellement encore très décriée, illustre bien ce phénomène.

Excellente parade médico-psychologique à l’échec, à l’absence de savoir, l’étiquetage hystérique se retrouve parfois  ainsi employé pour désigner des patients plaintifs et insatisfaits, éternels ou non. L’idée d’une impuissance ou de l’échec étant inenvisageable, il devient préférable de proclamer que la souffrance n’existe pas réellement, que ce genre de patient ne sera jamais soulagé donc satisfait. Comme les hystériques de Freud, ces gens-là ne sont pas nés à la bonne époque tout simplement.

L’hystérie n’existe pas?

D’un point de vue médical, l’hystérie désigne aujourd’hui les traits histrioniques de la personnalité, qu’un clinicien peut évoquer face à un égocentrisme, des attitudes théâtrales et séductrices, une suggestibilité ou un discours superficiel. Ces critères dont la plupart sont regroupés dans le DSM jusqu’à sa quatrième version se révèlent fort peu spécifiques. Il ne s’agit pas de nier l’existence de ce type de personnalité mais de rappeler que ces traits peuvent souvent masquer, ou découler d’authentiques pathologies psychiatriques, à commencer par certains troubles de l’humeur mixtes, à dominance dépressive ou maniaque. De même que l’exaltation (souvent liée à la consommation de certaines substances) ou que certains aspects culturels souvent négligés, l’angoisse peut provoquer de telles manifestations, et ce quelle que soit son origine (attaque de panique dans le cadre d’un trouble anxieux, dysphorie prémenstruelle, hallucinations, confusion etc.). Il est par ailleurs tout à fait possible qu’un patient soit naturellement « bruyant », exubérant, plaintif et dramatisant. Rien ne l’empêche alors de développer d’authentiques maladies psychiatriques. Or, quand ces maladies ne sont pas purement et simplement réfutées au profit de la sacrosainte hystérie, la maladie psychiatrique diagnostiquée s’en trouve souvent colorée : c’est le cas lorsque certains cliniciens proclament fièrement la « psychose hystérique », et sous-entendent plus ou moins directement que les symptômes manifestés (délire, hallucinations etc.), alors teintés par ces traits de personnalité, ne sont pas vraiment authentiques.

Il semble que dans la prochaine version du DSM, le trouble de la personnalité histrionique ait disparu, ce qui me réjouit profondément. Le diagnostic d’hystérie, dans toutes ses significations, qu’il soit porté par un médecin, un psychologue, un psychanalyste ou toute autre soignant, ne sert qu’à consoler, à rassurer, à légitimer l’impuissance et l’échec de celui qui le pose. Pour un patient, ce type de diagnostic est non seulement inutile mais nuisible.

Vous avez dit « neutralité bienveillante »?

Considérations, Psychanalyse

Tout ce qu’il y a de bon chez lui n’est pas nouveau et tout ce qu’il y a de nouveau n’est pas bon

Cette citation, dont je peine toujours à identifier l’auteur, concerne Freud et nous incite, non sans un certain humour, à modérer notre vénération du père fondateur de la psychanalyse. Cette neutralité, qu’elle soit ou non bienveillante, reste à considérer parmi ce qu’il a proposé de « nouveau » il y a plus d’un siècle…

Une neutralité protectrice?

Initialement  proposée comme une parade (inefficace) aux attitudes intrusives et séductrices de certaines patientes, cette neutralité se voit par la suite légitimée puis renforcée par quelques idées reçues jusqu’à devenir infalsifiable et incontestable. En voici quelques-unes :

Il s’agirait alors d’un procédé respectueux permettant au patient de s’exprimer librement, sans l’exposer à une quelconque forme de jugement

Le refus de se révéler ou de prendre position n’a jamais empêché quiconque de juger son prochain. Si cette neutralité n’expose pas le patient à un jugement direct, elle lui procure en revanche volontiers le sentiment d’être jugé, ce qui peut être aussi désagréable voire davantage. Pour s’exprimer librement, il est nécessaire d’être à l’aise, or être à l’aise nécessite d’en savoir un minimum sur la personne à qui l’on veut se confier, et ce quelles que soient les garanties apportées par un statut (déontologie, secret professionnel ou médical etc.) derrière lequel il est parfois tentant de se retrancher. La neutralité ne constitue absolument pas une garantie d’objectivité, d’autant plus que cette objectivité reste illusoire, mieux vaut l’accepter. Il est pourtant possible de ne pas juger, mais ce « non jugement » reste dénué d’intérêt dans sa forme passive et doit être formulé clairement au patient afin qu’il en bénéficie.

Il s’agirait d’un procédé permettant d’établir le transfert, un processus indispensable au bon déroulement d’une psychothérapie

Il existe autant de définitions du transfert que d’écoles ou d’associations de psychanalyse. La mienne est la suivante : intensification des affects, qu’ils soient positifs ou négatifs, éprouvés par le patient envers son psy. Il est évident qu’en adoptant systématiquement la neutralité, soit dans la plupart des cas ce que le patient n’est pas venu chercher, le thérapeute peut provoquer ou augmenter certaines émotions négatives autant qu’il peut finir par susciter une sorte de fascination. Faire face à un mur et/ou à un gourou serait moins problématique s’il ne s’agissait pas de souffrance et de fragilité.

Il s’agirait d’un procédé qui garantit la solidité et donc la compétence d’un psy, de la preuve que celui-ci serait parvenu à dépasser ses problèmes personnels pour ne pas être affecté par la souffrance d’un patient.

La neutralité n’a jamais empêché quiconque d’être déstabilisé. Elle n’empêche que de le montrer. Si cette impassibilité est souvent vantée comme rassurante auprès des patients, ces derniers l’interprètent volontiers comme de l’indifférence, au point d’avoir le sentiment de ne pas être entendus et/ou compris. Rester de marbre en toutes circonstances est une attitude qui peut autant révéler la solidité d’un thérapeute que masquer sa fragilité. Enfin, il n’est à ce jour pas prouvé que les meilleurs psy soient ceux qui aient rencontré puis dépassé des difficultés personnelles.

Il s’agirait de l’unique procédé qui permet de maintenir une distance adapté avec un patient

La neutralité impose une certaine distance sur un plan vertical, elle déshumanise le thérapeute et le place sur un piédestal. Cette forme de mise à distance ne protège ni le psy des intrusions, ni le patient des abus. Le meilleur moyen d’établir cette distance n’est pas de se réfugier dans ce modèle paternaliste déguisé mais d’en convenir avec le patient de manière affirmée sur un mode collaboratif.

Il s’agirait d’un procédé qui responsabilise le patient au lieu de l’infantiliser

Briser la neutralité reviendrait donc à (ré)éduquer, une démarche volontiers considérée comme superficielle donc vaine. Or il s’agit non seulement du moyen le plus efficace de se débarrasser de la plupart des symptômes invalidants mais également un préambule souvent nécessaire à un travail plus en profondeur. Intervenir activement auprès d’un patient n’est pas plus infantilisant que de l’abandonner à ses ruminations, le guider même de façon directive n’équivaut pas à le remodeler à notre image tel le grand créateur…

Une neutralité malveillante?

Une démarche non thérapeutique devient néfaste lorsqu’elle entrave certains facteurs aujourd’hui reconnus comme curatifs, à commencer par l’empathie. La neutralité n’a jamais été incompatible avec l’empathie, mais elle empêche volontiers d’en faire profiter le patient : l’empathie ne peut aider que lorsqu’elle est communiquée. La réassurance, autre facteur curatif primordial et souvent méprisé, surviendra plus volontiers face à un psy chaleureux que face au silence et à la froideur affective. La déculpabilisation, démarche souvent associée à la réassurance et aussi régulièrement méprisée, ne peut se produire que si le patient est à l’aise et ne craint pas de se livrer. Il est alors essentiel que le thérapeute puisse descendre de son piédestal paternaliste pour se montrer humain et imparfait. En se révélant, de manière prudente et parcimonieuse, il incitera le patient à relativiser ses problèmes et donc, à regagner de l’espoir. Donner de l’information fait également partie du processus thérapeutique, qu’il s’agisse d’informations concernant les problèmes ou les solutions. Un thérapeute doit être capable de fournir des explications claires sur les difficultés d’un patient et sur la manière dont il compte l’aider.

Roudinesco chez Télérama

Grand Public, Psychanalyse

Historienne contestée de la psychanalyse, porte-parole de la cause et chargée de censure de sa critique, Élisabeth Roudinesco devrait voir ses interventions médiatiques étudiées par quiconque s’intéresse un tant soit peu aux techniques de manipulation de masse. Je vous propose de revenir aujourd’hui sur une interview accordée à un magazine bien évidemment acquis à la cause.

Elisabeth Roudisnesco : « Lacan a toujours fait l’objet d’interprétations extravagantes »

Cette citation n’est pas choisie par hasard pour symboliser l’entrevue et nous signifie d’emblée que contrairement à une évidence trop évidente, ce ne sont pas les interprétations de Lacan qui sont extravagantes, mais les interprétations de ses interprétations. Cette posture défensive et « projective » n’est pas sans rappeler celle de défenseurs de divers textes sacrés qui sauraient nous montrer comment bien les interpréter.

À une époque où règnent le superficiel et le « tout, tout de suite », rappeler l’apport de Jacques Lacan est essentiel. Entretien avec l’historienne Elisabeth Roudinesco.

Le sous-titre sous-entend non seulement que notre époque est celle de l’urgence, du caprice et de la futilité (une assertion que l’on peut vérifier à chaque temps présent, quelle que soit l’époque) mais également que la psychanalyse pourrait nous préserver de ces travers de la modernité. Ainsi, Jacques Lacan, grand instigateur de la fameuse « séance courte » (voire ultra-courte), pourrait nous aider à lutter contre le « tout, tout de suite ». Cette séance courte peut volontiers être justifiée par « tout, et son contraire » : il s’agira parfois de s’arrêter sur un signifiant marquant qu’une poursuite de la séance pourrait gâcher, mais il s’agira également de savoir remettre à plus tard ce qui ne pourra être réglé « tout de suite », au risque de flirter avec un « tout, mais la prochaine fois ». Quant à cette fameuse profondeur de la psychanalyse, si elle ne constitue pas un mythe, elle ne se révèle pas davantage LA vraie profondeur qu’une profondeur parmi d’autres, d’autres profondeurs qu’elle préfère nier ou ignorer.

Historienne (à l’université Paris-VII-Diderot), auteur de plusieurs ouvra­ges sur la psychanalyse, traduits dans une trentaine de langues (dont une imposante biographie de Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée), Elisabeth Roudinesco revient sur la singulière personnalité de Lacan, qu’elle a bien connu, et sur son apport décisif à la construction, jamais achevée, de la science psychanalytique.

Ne craignez-vous pas que le titre même de votre ouvrage, Lacan, envers et contre tout, marque une adhésion aveugle à celui que vous appelez « un maître paradoxal » ainsi qu’à sa pensée ?

Inconditionnelle, certainement pas! Il s’agit plutôt d’opérer un bilan actualisé, de revenir sur la vie d’un homme, sur son œuvre, sur ce qu’il en reste et de voir en quoi elle continue de questionner notre époque. J’ai voulu parler plus personnellement de Jacques Lacan à l’inten­tion du lecteur d’aujourd’hui, d’un « autre » Lacan, confronté à sa grandeur, à ses excès, à sa passion du réel, à sa profonde humanité et à sa déchéance physique et intellectuelle à partir de 1979. Lisez plutôt le titre de mon ouvrage comme un hommage critique, sans adulation : une fidélité infidèle, en dépit de tout. J’aime bien cette expression. Elle nous permet de comprendre notre souffrance et de saisir les déterminations que l’inconscient impose à notre subjectivité…

Roudinesco commence très fort en nous promettant que son admiration n’est certainement pas inconditionnelle, qu’elle sait faire preuve d’esprit critique à l’égard de l’œuvre de Lacan. Elle ne peut hélas se permettre de critiquer publiquement le penseur car elle jouerait le jeu de ses détracteurs. Nous devons donc la croire sur parole et, malgré un titre « envers et contre tout » qui peut aisément laisser croire le contraire. Il serait effectivement tentant de croire que cette femme nous prend pour des imbéciles mais ce n’est pas le cas : elle croit fermement ce qu’elle dit. Cette position délicate et peu crédible rend d’ailleurs légitime le déploiement d’un véritable écran de fumée sous la forme d’expressions contradictoires et hermétiques (soulignées) suivies d’une véritable diversion : oubli de l’aveuglement d’une adhésion au profit des notions plus vagues et insaisissables de souffrance, inconscient, subjectivité etc.

Historienne de formation, vous avez toujours été dans vos écrits le thuriféraire de la cause analytique et le défenseur de ses grandes figures fondatrices…

La psychanalyse a été mon environnement naturel, une sorte de respiration vécue au quotidien. Ma mère, Jenny Aubry, fut une solide clinicienne, l’une des pionnières de la psychopathologie des enfants, mais aussi une amie de Lacan. Toute petite, je faisais donc en quelque sorte partie du sérail. Ensuite, à la fin des années 1960, j’ai été membre de l’Ecole freudienne de Paris (EFP), fondée par Lacan, une école de type socratique plutôt qu’une association classique de cliniciens installés dans leur routine.

Mais je peux vous assurer qu’à l’époque mes véritables préoccupations et mes admirations intellectuelles allaient plutôt du côté des historiens, des littéraires ou des philosophes comme Michel Foucault, celui des Mots et les Choses (1966), ou encore de Gilles Deleuze, dont j’ai été l’élève, même si je ne partageais pas l’idée énoncée dans L’Anti-oedipe (1972) selon laquelle l’homme moderne ne serait pas tragique, mais habité par des machines désirantes plutôt que par des structures symboliques.

Je cherchais ma voie dans l’écriture, dans le monde des idées, et j’étais structuraliste. L’enseignement de Michel de Certeau, grand historien des mystiques, père jésuite profondément marqué par l’œuvre de Freud, a été pour moi d’une importance considérable : il m’a orientée vers l’histoire. Louis Althusser aussi a joué un rôle central pour moi. Et tous ces penseurs étaient fascinés par la psychanalyse, mais d’une manière distante.

Roudinesco s’attache encore ici à nous prouver qu’elle sait prendre suffisamment de distance vis-à-vis de sa discipline pour atteindre l’objectivité, ou plutôt SON objectivité. Or il suffit d’analyser un minimum cette longue déclaration biographique pour comprendre les mécanismes qui l’ont menée à un tel niveau de fanatisme. Dès son enfance, elle baigne dans la psychanalyse. Sa mère (la solide clinicienne) est une amie (et probablement adoratrice) de Lacan, ce qui aidera évidemment Élisabeth à adopter une posture des plus objectives à l’égard d’un grand Homme, un « maître paradoxal » auquel elle prétend ne pas adhérer inconditionnellement plus haut. Heureusement pour son ouverture d’esprit, la demoiselle étudie parallèlement d’autres intellectuels de l’époque, notamment certains qui se révèleront parfois de judicieux détracteurs de la psychanalyse. Hélas, si elle s’inspire de ces grands penseurs fascinés « d’une manière distante » par cette discipline, elle n’adhère visiblement pas à leurs critiques de la psychanalyse. Autrement dit, Roudinesco sait également admirer des intellectuels très critiques envers la psychanalyse, mais seulement lorsqu’ils ne la critiquent pas.

Qu’est-ce qui vous a conduite à délaisser vos préoccupations purement philosophiques pour mener cette sorte de combat ?

Mon travail d’historienne et de critique littéraire. Ne serait-ce que pour rétablir quelques vérités et chercher à comprendre et à raconter les passions qui ont toujours entouré les débats sur la théorie psychanalytique et ses pères fondateurs. J’aime l’histoire de la psychanalyse, cette aventure intellectuelle, ce désir de changer la vie psychique et cette attirance pour la sexualité et les rêves, avec ses personnages, ses concepts, ses paysages dans lesquels je ne me lasse jamais de faire un voyage à travers des villes : Vienne, Berlin, Bu­dapest, New York, Buenos Aires, Londres… J’ai longtemps fait mienne cette fameuse phrase de Marc Bloch écrite en 1941 dans son ouvrage de référence, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien : « Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous simplement quel fut Robespierre. »

Nous l’avons bien compris, Elisabeth Roudinesco est avant tout préoccupée par LA vérité mais elle semble ne chercher qu’à en rétablir quelques-unes. Pourquoi pas les autres?

Un plaidoyer pour davantage d’objectivité et de mesure, en quelque sorte ?

Oui. Pour sortir des clans partisans et des rumeurs, ce qui, entre parenthèses, est le meilleur moyen de déplaire à tout le monde, les uns vous reprochant de trahir ce à quoi ils adhèrent aveuglément, les autres vous accusant de fanatisme et de sectarisme. Combien m’ont reproché, par exemple, de ne pas avoir passé sous silence la collaboration du psycha­nalyste Ernest Jones avec les nazis, alors qu’il s’agissait simplement pour moi de rétablir des faits historiques et objectifs. Plus une théorie est nouvelle et moderne, plus elle est difficile à imposer, mais plus elle produit des effets de dogmatisme qu’il faut ensuite corriger et critiquer.

La courageuse Roudinesco a osé rétablir la vérité sur la collaboration d’un célèbre psychanalyste avec les nazis. Il s’agit selon elle d’une preuve ultime et indiscutable de sa capacité à adopter une posture critique à l’égard de la discipline. Toute ressemblance avec un évident paralogisme serait probablement fortuite : Ernest Jones est psychanalyste, Ernest Jones a collaboré avec les nazis, donc dénoncer cette collaboration revient à accepter de remettre en cause la discipline. La dénonciation serait-elle l’ultime remède contre le dogmatisme psychanalytique?

Quel a donc été l’apport majeur de Lacan à la psychanalyse ?

Maître en paradoxes, Lacan s’est voulu le porte-parole d’une relève de la psychanalyse et il est allé chercher ses principes dans la philosophie allemande, mais aussi dans ce que Freud appelait « la chose » (das Ding). Cette « chose », c’est l’objet silencieux, enfoui au cœur de l’humain et qui se distingue par sa puissance mortifère : un réel qui échappe à l’explication rationnelle. Chez Lacan, qui avait des inhibitions d’écriture mais qui savait manier le langage avec génie, le mot « chose » est sujet à tou­tes sortes de néologismes : a-chose, hache-ose, achose, chosique, etc., dont le privatif a ou le h (hache !) as­piré indique un manque, un mor­ceau tombé et perdu qui forme un secret impénétrable, le ressort même du fonctionnement humain.

Cette chose-là, c’est donc l’énigme de l’être, fondement même de l’humanisme freudien si particulier, désigné com­me proprement « inhumain ». Car comment poser l’homme comme valeur, alors qu’il est soumis à une telle aspiration destructrice, à cette pulsion de mort dont parlait Freud, et dont les horreurs commises à Ausch­witz sont l’exemple le plus manifeste? Lacan est l’un des penseurs importants du génocide des Juifs. D’autre part, il donne une valeur mythique à ce vieux mot – apocryphe, d’ailleurs – que Freud aurait dit à son ami Jung en 1909, en vue du port de New York : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ! »

La psychanalyse est comparable à une épidémie, elle est susceptible de renverser les pouvoirs de la norme établie, elle est libératrice. Mais elle peut aussi devenir le pire quand elle est sau­vagement utilisée par des psychanalystes pour « interpréter » le comportement des célébrités, et plus particulièrement des hom­mes et des femmes politiques. Ainsi, à propos de l’affaire DSK, un psychanalyste a expliqué que les femmes de « cavaleurs » (mot horrible) jouissaient d’être trompées par leurs maris. Et il a nommé Anne Sinclair.

Cette fameuse phrase prononcée par Freud n’a pas fini d’embarrasser la cause qui ne cesse de s’en défendre en prétendant qu’elle est systématiquement sortie de son contexte. Selon Roudinesco, la psychanalyse est bien une maladie, une épidémie, mais dans le bon sens du terme : une maladie libératrice vouée à nous débarrasser des dictatures et autres « normes établies ». Mais attention! Lorsqu’elle est pratiquée par le côté obscur, la psychanalyse peut devenir très dangereuse et notamment être utilisée pour se moquer des politiques. Quant à l’apport majeur de Lacan, il s’agirait ni plus ni moins de la découverte de la dualité humaine! L’Homme construit et détruit, il est paradoxal! Cette vision révolutionnaire était donc sans précédent, notamment dans la pensée religieuse (Adam et Eve, le Yin et le Yang, Shiva et Shakti etc.) ou philosophique. Notons que cette « chose » mortifère est enfouie au plus profond de nous, et que seuls quelques néologismes et jeux de mots semblent pouvoir la révéler. Mais il ne faut pas se fier à l’apparente légèreté puisqu’elle permet de débusquer la pulsion de mort responsable des génocides. Hélas, cette grande découverte est survenue trop tard pour nous épargner celui du nazisme, et n’a pas été suffisamment implantée dans certaines régions du globe pour en éviter d’autres survenus depuis. Voici donc l’apport majeur de Lacan et de la psychanalyse.

Comment la psychanalyse est-elle considérée en France ?

La France est le seul pays où, à travers l’enseignement de Lacan, mais aussi l’éclosion d’une certaine littérature – pensez par exemple aux surréalistes, à l’œuvre d’Antonin Artaud ou de Georges Bataille -, la doctrine de Freud a été regardée comme subversive, un peu à l’image des idées de la révolution de 1789 qu’il fallait propager à travers l’Europe entière pour délivrer les peuples de la tyrannie.

Ailleurs, en particulier aux États-Unis, on a trop souvent fait de la théorie freudienne le contraire de ce qu’elle était : une idéologie du bonheur, au service de l’adaptation à une norme sociale, comme l’ont dénoncé les meilleurs psychanalystes américains. Mais cette époque est révolue, on est passé désormais à l’anti-freudisme radical : on rejette ce que l’on a trop adulé et on reproche à la doctrine freudienne de ne pas tenir des promesses de guérison qui n’ont jamais été les siennes.

Élisabeth nous rappelle effectivement quelque chose de capital : la psychanalyse n’a jamais prétendu guérir qui que ce soit. Il serait donc inapproprié de lui reprocher toute forme d’inefficacité. Les américains ont vite compris qu’elle ne garantissait ni le bonheur, ni aucune forme de réadaptation sociale et l’ont donc rejetée du domaine du soin. Le peuple français a su faire preuve d’indulgence à ce niveau, notamment car la psychanalyse prétend en revanche pouvoir délivrer les peuples de la tyrannie. Les aspects subversifs et révolutionnaires du freudo-marxisme méritaient-ils d’implanter aussi durablement la psychanalyse au sein de la psychiatrie? Méritaient-ils d’écarter durablement cette psychiatrie des progrès réalisés par les autres médecines basée sur les preuves?

L’homme Lacan continue à faire polémique…

Il a toujours fait l’objet d’interprétations extravagantes qui émanent généralement de pamphlétaires peu scrupuleux. Comme Freud, qui fut accusé de tout (nazi, antisémite, incestueux, escroc, que sais-je encore ?), Lacan traîne derrière lui une réputation sulfureuse de pervers, de chef de secte, maltraitant les femmes, bousculant ses patients. Dans mon ouvrage, je présente simplement l’homme tel qu’il était, avec son côté dandy et séducteur, amoureux de culture classique, transgressif dans sa manière de vivre, de concevoir la cure, de dissoudre de façon insensée le temps des séances. Avec son humour formidable et ravageur, qui dénonçait la bêtise et rangeait de son côté les esprits libres et disponibles.

J’évoque encore un personnage plus secret, le collectionneur un peu fétichiste, féru de tableaux de maîtres, de meubles anciens, de statuettes archéologiques, de livres en édition originale, de vêtements fabriqués dans les étoffes les plus rares, de chaussures faites sur mesure… Durant les dernières années de sa vie, tout cela s’est accompagné d’une véritable « pulsion néologique » qui se mêlait dans son discours à sa manie de la collection : il passait son temps à inventer des mots, à jouer avec eux, à les déformer, déployant une fureur verbale qui faisait surgir de son inconscient de violents souvenirs de famille, plus ou moins refoulés. Cette manie du néologisme a fini par tourner à la création délirante, mais son auteur y a heureusement eu aussi recours pour penser l’ensemble de son système doctrinal.

Il ne faudrait donc pas que cette singularité masque ce que j’appellerais la « geste lacanienne », cette aventure intellectuelle fondatrice qui a sans doute provoqué la libération des paroles et des mœurs, l’essor de toutes les émancipations – chez les femmes, les minorités, les homosexuel(le)s -, la transformation de la vie, de l’école, de la famille, bref toutes les espérances de l’après-1968 dont Lacan a épousé bien des paradoxes. Un Lacan partagé entre ombre et lumière.

Si il est de bon ton de dénoncer la collaboration d’Ernest Jones avec les nazis, Élisabeth n’est pas encore prête à tolérer ce genre de dénonciation concernant Freud et Lacan. Elle qui détient la vérité peut la rétablir (ou en rétablir quelques-unes) : Freud n’est ni nazi, ni antisémite, ni incestueux, ni escroc, pas plus que Lacan n’est un pervers ou un chef de secte maltraitant les femmes. Les autres penseurs, philosophes et historiens responsables de ces calomnies ont tort. Nous voilà rassurés. D’ailleurs, Lacan ne maltraite pas les femmes, il les séduit (mais à qui sommes-nous donc en train de penser?). Mieux encore, sa pratique obsessionnelle du néologisme l’aurait effectivement aussi bien conduit jusqu’au délire que jusqu’à son système doctrinal, Roudinesco ne jugeant même pas nécessaire de préciser quels rapports peuvent entretenir ces deux résultats. La théorie de Lacan et sa production délirante sont-elles réellement deux entités distinctes? Élisabeth nous laisse en juger.

Quelle place occupe-t-il aujour­d’hui dans le monde foisonnant des thérapies modernes ?

L’époque héroïque de la psycha­nalyse a pris fin. Nous assistons à l’éclosion des psychothérapies, plus courtes, moins centrées sur la parole et l’exploration de l’inconscient et donc plus adaptées à l’individualisme moderne, qui est en quête de résultats immédiats et d’un certain égocentrisme. Il y a en France chaque année entre cinq et huit millions de personnes qui vont mal et qui, de manière prolongée ou épisodique, se soignent comme elles peuvent, à grand renfort de médicaments psychotropes, de thérapies diverses, de médecines parallèles, de cures en tout genre et de mille autres médecines de soi, qui se multiplient souvent, hélas, à l’écart des sciences et de la raison.

Dans ce contexte, rappeler qui était Jacques Lacan et ce que fut son apport essentiel à la psychanalyse est une entreprise salutaire. Il a donné une véritable grandeur à l’exploration de l’inconscient. Notre époque se préoccupe essentiellement de performan­ces sexuelles, de culte de soi, d’hygiénisme, de semblant et de sécurité. Et très peu du désir ou de la connaissance vraie : de soi, de la culture ou de la politique. À ce propos, Lacan parlait de la « passion de l’ignorance », terme repris par Alain Badiou et Roland Gori. Nous vivons dans une angoisse perpétuelle qui nous conduit de plus en plus à ne rien vouloir savoir de ce qui nous détermine.

Nous voilà repartis sur cette société moderne qui refuse d’accepter que la psychanalyse puisse « soigner » ses pires travers : individualisme, égocentrisme galopant, superficialité, abus de psychotropes, médecines parallèles et pseudosciences (si si), préoccupation excessives concernant le sexe (si si si), obsession hygiéniste et sécuritaire. Si cette psychanalyse permettait de régler tous ces problèmes, la France et l’Argentine en seraient exemptés. Si la psychanalyse et son exploration profonde de l’inconscient offrait réellement l’accès à cette « connaissance vraie » : ça se saurait.

Il est très difficile pour les chercheurs d’accéder aux archives de Lacan, écrivez-vous. Qui les en empêche ?

Personne. Mais les ayants droit n’ont effectué aucun dépôt des archi­ves personnelles de Lacan : ni notes de travail ni lettres reçues. Rien de rien. Et d’ailleurs les psychanalystes français sont peu soucieux d’histoire, au contraire des anglophones qui ont une tradition historiographique. N’oublions pas qu’à partir de 1933 les psychanalystes d’Europe centrale et orientale, presque tous juifs, ont pris la route de l’exil vers l’Angleterre ou les Etats-Unis et ont eu le souci de transmettre leurs archives et leur mémoire passée, détruites par le nazisme. Rien de tel en France. Ce qui fait que, depuis trente ans, je suis devenue dépositaire d’un énorme corpus d’archi­ves et de témoignages que j’ai utilisés dans mes ouvrages : pas seulement les lettres de Lacan (ou les documents divers le concernant) mais aussi les lettres, archives et notes des acteurs du mouvement. À quoi s’ajoutent les archives des sociétés psychanalytiques. Un jour je déposerai tout ça à la BNF

Madame Roudinesco est donc dépositaire d’un « énorme corpus d’archives » et s’accorde le droit d’en demeurer la seule détentrice, notamment puisque notre peuple est « peu soucieux d’histoire ». Pourquoi ne pas tout déposer maintenant à la BNF Madame? Avez-vous des choses à cacher? Des choses que nous n’aurions pas besoin de savoir?

Xavier Lacavalerie

Télérama n° 3217

Le 12 septembre 2011 à 16h00    –    Mis à jour le 12 septembre 2011 à 17h47

http://www.telerama.fr/idees/elisabeth-roudisnesco-lacan-a-toujours-fait-l-objet-d-interpretations-extravagantes,72659.php

Le Mur : la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme

Affaire Le MUR, Autisme, Internet, Psychanalyse
LE MUR : une plongée en apnée dans un monde ou l’idéologie a supplanté la raison.
Depuis plus de trente ans, la communauté scientifique internationale reconnaît l’autisme comme un trouble neurologique entraînant un handicap dans l’interaction sociale. Tous les autistes présentent des anomalies dans une zone du cerveau, le sillon temporal supérieur, identifiée en l’an 2000 par le Dr Monica Zilbovicius, psychiatre à l’INSERM. Hélas, en France la psychiatrie qui reste très largement dominée par la psychanalyse, ignore résolument ces découvertes. Pour les psychanalystes, l’autisme est une psychose, autrement dit un trouble psychique majeur résultant d’une mauvaise relation maternelle. Sophie Robert a réalisé une longue enquête auprès d’une trentaine de pédopsychiatres-psychanalystes afin de démontrer par l’absurde (de l’aveu même des principaux intéressés !) l’inefficacité de la psychanalyse comme traitement de l’autisme.

Ma colère laisse progressivement la place à un sentiment de honte tenace pendant le visionnage de ce reportage : un triste spectacle, des propos plus affligeants les uns que les autres. Comment a-t-on pu en arriver là? Comment ces dogmes ahurissants ont-ils pu se répandre et s’installer aussi durablement en France au sein de la sphère médicale (psychiatrique)? La croyance religieuse, voire délirante, n’a, il est vrai, jamais empêché de délivrer des soins adaptés lorsqu’une distance suffisante est établie entre science et croyance, mais ici…

L’autisme semble révéler au mieux les travers d’une discipline qui ne semble pouvoir vivre que par le monopole, et dont la profonde intolérance à la critique de certains de ses acteurs les rend dangereux. Si les théories psychanalytiques pouvaient représenter un progrès il y a un siècle, les proclamer solennellement et les appliquer sur des enfants autistes en 2011 sans tenir compte des progrès réalisés et des autres approches relève de la dérive sectaire.

Il est temps que ces fiers psychanalystes qui se disent ici en guerre contre « l’invasion du comportementalisme » abandonnent le spectre autistique et se replient dignement, si tant est que l’on puisse encore invoquer une certaine dignité face à une situation aussi catastrophique. La communauté psychanalytique réagira probablement à ce reportage, et avancera encore et toujours les mêmes arguments : ils seraient ainsi les seuls à prendre en compte la singularité du sujet, à défendre les pauvres patients contre l’horrible dressage des TCC, contre l’empire de l’industrie pharmaceutique, contre le gigantesque complot gouvernemental visant à nous transformer en marionnettes dociles, contre le scientisme galopant, le fascisme, le côté obscur de la force et l’immonde pouvoir de Satan. Finalement, nous devrions uniquement les remercier.

Le plus révoltant pour les patients et les familles reste cette profonde incapacité à reconnaitre ses erreurs et/ou ses errances, une remise en question rendue impossible par l’intensité de ces croyances et la profondeur de leur implantation…