Vous avez dit « hystérique »?

Le champ sémantique de l’hystérie, tout comme celui de la schizophrénie, demeure employé à tort et à travers que ce soit dans la population « générale » où dans les milieux « soignants ». Les fréquents abus d’étiquetage combinés à la connotation extrêmement négative de cette hystérie aboutissent hélas fréquemment à des conduites discriminatoires, notamment sexistes et bien sûr, à des soins de mauvaise qualité.

Depuis l’antiquité, la notion d’hystérie reste associée à la facticité, et par une malheureuse extension, à l’inauthenticité d’une souffrance. Ainsi, il n’est pas rare de constater chez certains soignants la rigidité d’une pensée très dysfonctionnelle : plus une souffrance est exprimée intensément, moins elle est authentique. Contrairement à une nouvelle idée reçue, ce type de pensée se retrouve équitablement répartie sur l’échelle soignante, à savoir aussi bien chez les aides-soignants que chez les médecins ou les psychologues.

Odieux simulateurs?

La véritable simulation reste heureusement rarissime. Il s’agit par ailleurs de l’un des (non) diagnostics les plus difficiles à poser. Une enquête poussée doit souvent s’associer à une observation minutieuse pour permettre ne serait-ce que de l’évoquer. Il est souvent de bon ton de rappeler que la notion d’hystérie et celle de simulation se distinguent l’une de l’autre par le fait que le symptôme soit exprimé consciemment (simulé) ou inconsciemment (hystérisé), mais le problème du « faux » symptôme demeure et notamment le fait que celui-ci soit interprété comme l’expression d’une « fausse » souffrance. Quant à la limite entre ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est volontaire et ce qui ne l’est pas, celle-ci n’est souvent pas très claire.

Le mal est ailleurs?

Il s’agit de l’hypothèse principale développée au moins depuis l’antiquité. Les manifestations de l’hystérie, aussi variées soit-elles, ont rapidement été reliées à l’utérus (comme le nom l’indique), et expliquées par le fait que cet utérus puisse se déplacer dans le corps pour provoquer un vaste cortège de symptômes. Les rapports sexuels et la maternité constituaient le moyen de remettre et de tenir cet utérus à sa place, donc le traitement de choix.

Du chemin aurait été parcouru depuis cette antiquité, et depuis le moyen-âge durant lequel la plupart de ces femmes étaient envoyées au bucher. Le célèbre Charcot relocalise officiellement l’origine de ces manifestations au cerveau il y a plus d’un siècle et ose même envisager que cette hystérie puisse exister chez l’homme, ceci avant, ou pendant que Freud ne se réapproprie le concept pour fonder sa psychanalyse. Ce dernier postule initialement que de telles manifestations, notamment des crises souvent spectaculaires seraient la conséquence d’un traumatisme infantile à caractère sexuel, une hypothèse qu’il réfute lui-même ultérieurement sas vraiment l’abandonner. Il envisage tout d’abord que ce ou ces traumatismes soient oubliés et doivent être ramenés à la conscience avant de constater un phénomène aujourd’hui bien connu : celui des faux souvenirs induits qu’il qualifie alors de fantasmes. Une fois encore, il peine à renoncer totalement à cette idée d’une origine traumatique, probablement car cela impliquerait alors de remettre profondément en cause la discipline dont il est à l’origine.

Cette idée obsédante d’un traumatisme obligatoire demeure chez de nombreux thérapeutes, et pas seulement les charlatans. Ceci incite de nombreux patients à chercher une cause à leur mal être dans leur histoire personnelle, plutôt qu’un soulagement immédiat possible sans forcément avoir recours à des médicaments. Or l’identification d’une cause, réelle ou non, traumatique ou non, n’entraîne pas forcément le soulagement attendu.

Odieux insatisfaits?

L’hystérie reste également et très largement considérée comme un défi lancé (par l’inconscient d’un patient) à la médecine. Depuis la naissance de cette médecine, l’hystérie est évoquée face à des symptômes dont aucune cause organique n’est retrouvée. L’humanité ayant horreur de l’inexpliqué, celle-ci dévoile une tendance systématique à attribuer des causes à l’inexplicable : l’intolérance au doute prime alors volontiers sur la véracité de cette causalité. Ainsi, l’hystérie est envisagée avec plus ou moins de conviction face à ce genre de manifestations non élucidées : déplacer l’origine d’un problème là où il ne pourra pas être élucidé davantage relève pourtant de la diversion. Or pour beaucoup, cette explication est suffisante, même si elle n’apporte pas davantage de preuves.

Certains de ces postulats se retrouvent dans le principe du diagnostic d’élimination qui veut que : tout diagnostic psychiatrique ne peut être envisagé qu’après avoir éliminé une cause organique. Tout à fait louable sur le papier, cette démarche ne rend pas forcément compte du fait que le diagnostic d’une maladie organique prend parfois du temps, entre quelques minutes et plusieurs années, voire plusieurs décennies, sans parler des progrès de la science et de la médecine. L’effet pervers d’un étiquetage tel que l’hystérie réside dans l’enfermement dans un circuit psychiatrique duquel il est parfois difficile de sortir.

On entend volontiers certains cliniciens affirmer de façon péremptoire que l’hystérie, dans sa toute-puissance, continue à résister à la médecine en s’adaptant aux modes des différentes époques. Ceci pourrait alors expliquer que la présentation symptomatique de ce qu’ils qualifient d’hystérique soit résolument différente de celle de l’époque de Freud. Or il suffit de se pencher sur ces descriptions des grandes hystériques de Freud pour constater qu’il s’agit de troubles neurologiques et psychiatriques aujourd’hui clairement identifiés : épilepsie, syncopes, états confusionnels, attaques de panique, catatonie etc. soit autant de patients qui bénéficieraient aujourd’hui de traitements efficaces et adaptés. Les manifestations qualifiées aujourd’hui d’hystériques pourraient correspondre à d’authentiques maladies organiques non encore identifiées, ou reconnues. La fameuse fibromyalgie, actuellement encore très décriée, illustre bien ce phénomène.

Excellente parade médico-psychologique à l’échec, à l’absence de savoir, l’étiquetage hystérique se retrouve parfois  ainsi employé pour désigner des patients plaintifs et insatisfaits, éternels ou non. L’idée d’une impuissance ou de l’échec étant inenvisageable, il devient préférable de proclamer que la souffrance n’existe pas réellement, que ce genre de patient ne sera jamais soulagé donc satisfait. Comme les hystériques de Freud, ces gens-là ne sont pas nés à la bonne époque tout simplement.

L’hystérie n’existe pas?

D’un point de vue médical, l’hystérie désigne aujourd’hui les traits histrioniques de la personnalité, qu’un clinicien peut évoquer face à un égocentrisme, des attitudes théâtrales et séductrices, une suggestibilité ou un discours superficiel. Ces critères dont la plupart sont regroupés dans le DSM jusqu’à sa quatrième version se révèlent fort peu spécifiques. Il ne s’agit pas de nier l’existence de ce type de personnalité mais de rappeler que ces traits peuvent souvent masquer, ou découler d’authentiques pathologies psychiatriques, à commencer par certains troubles de l’humeur mixtes, à dominance dépressive ou maniaque. De même que l’exaltation (souvent liée à la consommation de certaines substances) ou que certains aspects culturels souvent négligés, l’angoisse peut provoquer de telles manifestations, et ce quelle que soit son origine (attaque de panique dans le cadre d’un trouble anxieux, dysphorie prémenstruelle, hallucinations, confusion etc.). Il est par ailleurs tout à fait possible qu’un patient soit naturellement « bruyant », exubérant, plaintif et dramatisant. Rien ne l’empêche alors de développer d’authentiques maladies psychiatriques. Or, quand ces maladies ne sont pas purement et simplement réfutées au profit de la sacrosainte hystérie, la maladie psychiatrique diagnostiquée s’en trouve souvent colorée : c’est le cas lorsque certains cliniciens proclament fièrement la « psychose hystérique », et sous-entendent plus ou moins directement que les symptômes manifestés (délire, hallucinations etc.), alors teintés par ces traits de personnalité, ne sont pas vraiment authentiques.

Il semble que dans la prochaine version du DSM, le trouble de la personnalité histrionique ait disparu, ce qui me réjouit profondément. Le diagnostic d’hystérie, dans toutes ses significations, qu’il soit porté par un médecin, un psychologue, un psychanalyste ou toute autre soignant, ne sert qu’à consoler, à rassurer, à légitimer l’impuissance et l’échec de celui qui le pose. Pour un patient, ce type de diagnostic est non seulement inutile mais nuisible.

9 Comments

  1. Ainsi, il n’est pas rare de constater chez certains soignants la rigidité d’une pensée très dysfonctionnelle : plus une souffrance est exprimée intensément, moins elle est authentique.

    C’est notamment un problème quand on est psychotique: si on demande de l’aide, c’est qu’on n’est pas si malade. Ou si on dit qu’on va se suicider, c’est qu’on n’en a pas vraiment envie, comme si on ne pouvait pas chercher une ultime aide qui nous ferait changer d’avis. Non, on vrai, un bon suicidaire se tait et réussit son coup, les autres ne vont pas si mal.

    1. Ah oui tout à fait! On entend souvent dire que ceux qui ont vraiment envie de se suicider n’en parlent pas…
      Ça marche avec tous les symptômes d’alerte… Et l’idée reçue est tenace…

  2. De toute façon, les suicidaire s’en prennent toujours plein la gueule: s’ils réussissent, ce sont des égoïstes qui ne pensent qu’à eux, s’ils se ratent ils font du chantage, s’ils en parlent, ils veulent se faire remarquer. Tout ça ajouté à une souffrance sans nom donne encore plus l’impression qu’on est seul et qu’on n’a plus que le suicide pour solution.

    1. J’ai l’impression que le désir de mort est une des choses les plus difficiles à entendre (peut-être à dire aussi d’ailleurs), pour l’entourage mais aussi pour les professionnels.
      Du coup, les réactions ne sont pas forcément toujours très empathiques, mais plus dictées par l’angoisse ou la colère de celui qui reçoit l’information…

  3. J’ai remarqué que beaucoup de gens ne comprennent pas, tout simplement parce qu’ils n’arrivent pas à imaginer la souffrance qu’on peut ressentir. La souffrance mélancolique (même si bien sûr ce n’est pas la seule cause de suicide, mais c’est ce dont j’ai fait l’expérience) n’est pas comprise du tout. Les gens comprennent très bien qu’on peut préférer mourir que de subir des tortures physiques, mais ils ne veulent pas comprendre que des souffrances morales peuvent être de la même intensité et qu’en plus on est persuadé que ça ne s’arrêtera jamais. Et puis, en-dehors de cet exemple, je crois que le désir de mort choque les gens qui ne veulent pas voir la vie autrement que comme belle, une chance, etc. Ils préfèrent condamner ou rejeter celui qui dit le contraire que de voir les choses comme lui pendant un instant.

    1. Il est effectivement très difficile de concevoir la fameuse « souffrance morale » lorsqu’on ne l’a pas soi-même vécue. En revanche, ce que peuvent comprendre les gens, et notamment l’entourage d’un patient profondément déprimé, c’est le système de pensées qui le piègent au point d’envisager la mort comme seule solution : un mélange de désespoir, de profond pessimisme, une conviction d’incurabilité, une auto-dévalorisation intense, le sentiment d’inutilité, d’incapacité, d’être un fardeau, de faire souffrir les autres, voire d’être la cause de tous les malheurs du monde dans les formes les plus extrêmes. C’est comme une sorte de filtre qui laisserai le positif (émotions et pensées) sortir d’un cerveau qui ne garderait que la face négative de la vie, et qui la pousserait jusqu’à la caricature…
      Après, beaucoup de facteurs moraux, religieux, culturels et philosophiques peuvent rendre des propos suicidaires totalement intolérables, au point parfois de les refuser, de nier les avoir entendu…

  4. Même ça, beaucoup de gens ne le comprennent pas, même si bien sûr c’est plus facile à comprendre que la souffrance morale.

  5. Bonjour,
    J’ai actuellement des « symptômes médicalement non expliqués », on a eu donc vite fait de me classer dans cette belle catégorie des hystériques. Cette situation m’a laissée tout bonnement perplexe et m’a fait m’interroger sur cette condition. J’ai rassemblé ces questionnements ici: http://parentheses.eklablog.com/troublee-a99870322
    Je vous y cite (si cela ne vous pose pas problème)
    Merci pour cet article qui m’a aidée à me lâcher pour écrire.

  6. Laurence

    Ha que ça fait du bien de lire un article pareil!! Simple ergotherapeute en geronto_psychiatrie, je souffre depuis 20 ans d’entendre ce terme d’hysterie employé sans arret, avec pour seul effet d’abandonner les personnes dans leur souffrance… Mais j’ai toujours le sentiment d’être la seule à refuser ces aberrations, on me regarde meme de travers…cherchant sans doute en moi l’hysterie qui expliquerait mon rejet!!

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