Maladie mentale et créativité

Les rapports entre créativité et les maladies psychiatriques alimentent un nombre impressionnant de fantasmes et d’idées reçues aussi bien chez les professionnels de la santé mentale que dans la population générale, sans parler évidemment des principaux concernés. Pour certains, il s’agirait d’un mythe en grande partie entretenu par des professionnels qui collectionnent les œuvres d’art de patients comme des trophées, et n’hésitent pas à vanter leurs poulains comme de véritables phénomènes de foire. Pour d’autres, le malade mental est un génie en puissance dont le potentiel artistique ne demande qu’à être exploité et aurait même des vertus thérapeutiques.

Il semble que certaines études scientifiques puissent aujourd’hui corriger ces images caricaturales et stigmatisantes, notamment une publiée récemment dans le British Journal of Psychiatry par une équipe suédoise. Les dossiers d’environ 300 000 patients hospitalisés entre 1973 et 2003, traités pour schizophrénie, trouble bipolaire ou dépression, ont été analysés avant que ceux-ci et leurs apparentés sains soient comparés à un groupe contrôle en ce qui concerne les activités créatives (emploi ou loisirs). Les sujets atteints de trouble bipolaire sont ainsi surreprésentés dans les professions considérées comme créatives. La fratrie « saine » des sujets atteints de trouble bipolaire et de schizophrénie l’est également. Les sujets atteints de schizophrénie sont eux uniquement surreprésentés au sein des occupations créatives. Aucune différence n’est en revanche retrouvée dans la troisième catégorie, à savoir celle de la dépression.

La créativité semble donc bien associée aux deux maladies mentales que sont la schizophrénie et le trouble bipolaire, qu’il s’agisse des formes avérées ou des formes à priori atténuées (comme la schizotypie) que peuvent présenter certains apparentés. Cette créativité ne semble pas proportionnelle à l’intensité des troubles. Au-delà d’un certain seuil, probablement variable selon les individus, leur expression devient contreproductive et invalidante. Par ailleurs, certains effets des médicaments prescrits nuisent également à la créativité. Il s’agit donc pour le psychiatre de trouver la dose idéale qui permet de stabiliser la maladie tout en permettant de maintenir cette créativité, et donc de prendre le risque de ne pas « surdoser »…

Simon Kyaga, Paul Lichtenstein, Marcus Boman, Christina Hultman, Niklas Långström, and Mikael Landén. Creativity and mental disorder: family study of 300 000 people with severe mental disorder. Br J Psychiatry. November 2011;199:373-379; doi:10.1192/bjp.bp.110.085316

No Myth: Creativity and Mental Disorders Are Linked (Medscape)

Je vous propose également de parcourir cet article de vulgarisation abordant les rapports plus ou moins obscurs entre créativité et schizotypie (le reste du dossier, tout aussi intéressant, n’est pas disponible gratuitement) : La créativité est-elle une maladie mentale ?

2 Comments

  1. Vaste question! Comme dit Musset « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » et la maladie mentale apporte une expérience extrême qui forcément nourrit l’inspiration. Je savais écrire avant d’être malade, mais j’ai vécu des choses très intenses qui m’ont servi dans l’écriture. Et puis il y a aussi le fait que quand on va très mal, on va chercher des ressources parfois inconnues en soi, ce qui peut développer un côté créatif. Ca peut aussi être la seule façon de s’accrocher à la vie, une façon de s’exprimer quand on ne sait pas faire autrement. A une époque, pour éviter de m’automutiler, je faisais des collages ou des dessins. Il se trouve que je suis très nulle dans ce domaine, mais ça peut être une façon pour d’autres de se découvrir un talent. L’écriture était vitale quand j’étais malade, et j’écrivais beaucoup moins quand j’allais bien, simplement parce que je n’en avais plus besoin.

    1. Intéressant!
      Apparemment, si l’on en croit les études sur le sujet, les émotions négatives augmenteraient la qualité des idées tandis que les émotions positives augmenteraient leur quantité.
      Mais là encore, il y a forcément un seuil au delà duquel ça devient contre-productif, et on le voit dans certaines expressions des troubles de l’humeur.
      Les émotions négatives nous rendent plus exigeants vis-à-vis de nos idées, plus sélectifs. On imagine d’un point de vue évolutionniste que ce phénomène était utile à l’homme lorsqu’il se retrouvait en danger.
      Dans la dépression, que l’on peut très approximativement considérer comme le paroxysme de l’émotion négative, cette exigence devient perfectionnisme malsain : plus aucune idée n’est satisfaisante, il n’y a plus rien à faire, c’est foutu.
      Dans la manie, le foisonnement des idées (souvent irréalistes) peut devenir si intense qu’elles deviennent trop nombreuses et ingérables…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s