B. Axelrad : Les ravages des faux souvenirs (2010) ♥♥♥♥½

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L’objectif de ce livre est de répondre de façon claire et pédagogique aux patients, aux familles, aux professionnels, aux juristes qui s’interrogent sur les thérapies dites de la mémoire retrouvée (TMR) et sur leurs conséquences destructrices pour tous ceux qui en sont victimes.

Les « ravages des faux souvenirs » ont commencé à sévir dans les années 80 aux États-Unis. Une association de défense des familles et des patients pris dans la tourmente des TMR s’est créée en 1992, à Philadelphie. Fondée par Pamela Freyd, elle a été rejointe par de nombreux chercheurs, professeurs d’universités, journalistes d’investigation. Les recherches et les publications scientifiques, ainsi que les nombreux procès intentés contre leurs thérapeutes et gagnés par des patients appelés « retractors », parce que revenus sur leurs accusations, ont contribué à faire reculer cette véritable « guerre des souvenirs », désignée ainsi à cause de l’âpre controverse entre ceux qui reconnaissaient le « syndrome des faux souvenirs » et ceux qui le niaient.

 

Ce livre ne parle pas des cas d’inceste avérés contre lesquels une lutte déterminée est nécessaire. Véritable « Chandelle dans les ténèbres », ce livre tente d’éclairer les ravages des « faux souvenirs retrouvés en thérapie » vingt à trente ans après que les faits incriminés sont supposés s’être produits, alors même qu’il n’existe aucune corroboration indépendante de leur existence. Les questions réponses sont les petites chandelles qui éclairent et balisent la route vers la compréhension de ce phénomène sociologique. Puisse-t-il aider tous les acteurs concernés par ce fléau, qui, en France, remonte à la fin des années 90 et gagne dans l’ombre de plus en plus de terrain.

 

Ce phénomène des faux souvenirs est encore très mal connu chez nous, y compris au sein des professionnels de santé mentale. Ceci n’empêche évidemment pas ces derniers de faire preuve de bon sens et de scepticisme face à des souvenirs d’abus qui (ré)apparaissent 20 ou 30 ans après les faits, mais les débats auxquels j’ai pu assister se limitaient souvent à considérer ces déclarations comme des fantasmes et/ou comme un moyen d’attirer l’attention.

Vous avez dit « refoulement » ?

Le fait qu’un psychothérapeute puisse induire des faux souvenirs chez son patient par la suggestion, ceci sans forcément s’en rendre compte, peut sembler invraisemblable mais ce phénomène est pourtant bien réel et prouvé par l’expérimentation. En revanche, le concept de refoulement, mécanisme de défense cher à nos amis freudiens, n’a jamais été validé par la recherche expérimentale depuis qu’il a été proposé il y a maintenant plus d’un siècle. Et pourtant, la croyance qu’un souvenir particulièrement douloureux puisse être rejeté hors de la conscience pour ne pas faire mal est encore largement partagée. Pire encore, selon cette théorie, le fameux souvenir serait conservé en parfait état, juste enfoui dans l’attente d’être plus ou moins délicatement réveillé par un bon psychothérapeute. Coïncidence, les professionnels qui y croient le plus semblent être les moins conscients du phénomène de suggestion, et ceux qui le considèrent de la façon la plus négative, refusant l’idée que l’influence et la manipulation puisse aussi s’avérer bénéfiques et constituer un processus essentiel de toute psychothérapie. Bref, ils n’influenceraient pas leurs patients car la manipulation, même thérapeutique et non consciente, c’est le mal.

Freud retourne son divan

Notre cher Sigmund Freud, encore et toujours lui, y est pour beaucoup dans cette méprise puisqu’il en a jeté les bases avec la théorie de la séduction. Convaincu que les problèmes de ses patients hystériques, obsessionnels et paranoïaques découlaient de traumatismes sexuels de l’enfance, il s’est consacré à leur extorquer ces fameux souvenirs « refoulés » jusqu’à finalement conclure, dans un grand élan de lucidité, que les aveux récoltés étaient probablement faux. Incapable de renoncer totalement à une si belle théorie, il se persuada que ces souvenirs refoulés étaient en réalité des « fantasmes » ! D’où sa nouvelle théorie du complexe d’Œdipe qui lui permettait de faire volte face tout en se raccrochant aux branches disponibles. Les souvenirs d’abus seraient alors considérés à priori comme des fabulations par les générations ultérieures de psychanalystes, ce qui n’a pas manqué de révolter certains courants féministes aux Etats-Unis, entre autres.

Les charlatans remplacent le divan

De nombreuses thérapies régressives et cathartiques ont vu le jour dans l’idée de faire ressurgir un passé enfoui et plus ou moins traumatique. Parmi les plus célèbres, il y a le « rebirth » qui consiste à revenir à l’état de nouveau né par des technique de respiration ou de compression (une fille est d’ailleurs morte étouffée sous un matelas), un courant qui incite à remettre des couches culottes, sucer son pouce et reboire au biberon, le « reparenting » qui consiste à trouver un nouveau parent au patient (en l’occurrence le thérapeute), le « cri primal » et ses dérivés qui consiste à trouver le bon cri pour se débarrasser de sa douleur etc. Certaines techniques plus sérieuses peuvent également être utilisées dans le but de retrouver des souvenirs enfouis. C’est notamment le cas de l’hypnose et de l’EMDR qui sont même parfois utilisés pour retrouver des souvenirs de vies antérieures… Il est d’ailleurs possible de viser la régression et le catharsis par l’intermédiaire de nombreux médiateurs : le divan, les linges mouillés, la pâte à modeler, la poterie, la purée de carottes et j’en passe. Il convient par ailleurs de rester extrêmement vigilant face à des activités régressives d’allure occupationnelles présentées d’emblée comme thérapeutiques.

L’évidence est plus ou moins flagrante

Face à des théories et des pratiques aussi farfelues, les chercheurs peinent encore à se faire entendre. Il existe pourtant de nombreux travaux scientifiques sur la mémoire et des données clairement établies :

  • Une victime d’un traumatisme s’en souvient très bien

Elle s’en souvient parfois même trop bien et développe ce qu’on appelle un état de stress post-traumatique qui consiste en des cauchemars, des reviviscences et un état d’hypervigilance. De nombreuses études réalisées sur des milliers de victimes de traumatismes, notamment des enfants abusés, ne retrouvent aucun cas d’amnésie de l’événement traumatique.

  • Les souvenirs se transforment

Ils s’affaiblissent et se déforment au fil du temps, ceci quelle que soit la charge émotionnelle et sensorielle associée. La mémoire ne fonctionne pas comme un diaporama, un disque dur ou un magnétoscope (pour les plus vieux). Un souvenir est reconstitué à partir de plusieurs morceaux éparpillés et plus ou moins combinés avec d’autres éléments qui correspondent à d’autres expériences. Il s’agit d’une opération plutôt complexe, et dynamique…

Ce petit bouquin de Brigitte Axelrad est conçu comme une entrevue avec des questions/réponses, le tout assez fluide, facile à lire et très synthétique. Elle passe en revue les bases théoriques freudiennes, le refoulement, la suggestion, la mémoire, les vrais et faux souvenirs et leurs conséquences, et même le fameux syndrome des personnalités multiples.

Son site est plutôt bien fourni et je conseille vivement de le parcourir, notamment pour y trouver des références. La traduction française d’une revue de A. Piper (What’s wrong in believing in repression?) intéressera ceux qui veulent aller un peu plus loin sur le sujet du refoulement.

N. Gauvrit & J. Van Rillaer : Les psychanalyses (2010) ♥♥♥♥♥

Livres

Quelle est la conclusion à laquelle aboutissent les psychologues d’orientation scientifique qui ont pris la peine d’étudier de très près les conceptions de Freud et celles qui en sont dérivées ? Globalement la réponse est : la théorie psychanalytique est essentiellement… de la spéculation ! Cet ouvrage aborde la validité de psychanalyses «classiques» avec une place de choix à la façon dont Freud a mené ses analyses psychologiques, construit ses théories et traité ses patients. Les auteurs expliquent également pourquoi le lacanisme, la plus obscure des théories dérivées du freudisme, a connu un étonnant succès auprès de bon nombre d’intellectuels français. Sont également examinées des psychanalyses «new look», c’est-à-dire des types de psychothérapie et de médecine qui se revendiquent de notions freudiennes, mais que les freudiens orthodoxes récusent généralement : Nouvelle Médecine Germanique, psychogénéalogie, thérapies régressives (Rebirth, Cri primal),… Ce livre est ainsi l’occasion de promouvoir un scepticisme raisonnable vis-à-vis de théories et de pratiques psychologiques encore en vogue dans les pays latins. Et sont ainsi mises en lumière les principales erreurs et illusions du freudisme, généralement occultées par les adeptes et ignorées du grand public. Un ouvrage salutaire !

Aussi salutaires soient-ils, le fameux Livre noir de la psychanalyse et son génial précurseur : Les Illusions de la psychanalyse sont tout de même des pavés. Tous les curieux qui voudraient savoir pourquoi la psychanalyse est tant critiquée et ne pas se contenter de la réponse la plus courante des principaux intéressés (« parce que la vérité, ça dérange ») ne sont pas toujours disposés à lire des centaines de pages. Voilà pourquoi ce petit bouquin est à mon avis à recommander en première intention. Il synthétise à merveille et en une cinquantaine de pages ce qui cloche avec le freudisme et ses principaux dérivés.

Je profiterai donc de ce billet pour répondre une fois de plus aux questions qui me sont les plus fréquemment posées par des patients, leur entourage, des collègues, des étudiants, des voisins etc.

Mais enfin Docteur! Pourquoi tant de haine ?

Les théories psychanalytiques et leurs applications diverses peuvent susciter chez moi diverses réactions, les plus extrêmes étant d’un coté le sentiment d’injustice et de révolte, de l’autre l’amusement et la moquerie. Je pense en revanche avoir suffisamment de recul sur mes émotions et sentiments pour savoir qu’il ne s’agit pas de haine, ni d’amour comme pourraient le suspecter certains. Par ailleurs, je conçois tout à fait que ma position « antipsychanalytique » puisse s’expliquer par les théories psychanalytiques elles-mêmes. Je déplore en revanche que cette démarche aboutisse la plupart du temps à une argumentation ad hominem : une tendance à ne plus débattre de mes arguments mais de ma crédibilité. Le fait que les théories psychanalytiques puissent tout expliquer constitue d’ailleurs leur plus grande limite en ce qu’elles n’incitent pas ceux qui les prêchent à aller chercher des explications ailleurs.

Mais Freud a pourtant apporté de bonnes choses !

Oui tout à fait. Reconnaissons à Freud d’avoir relayé quelques idées essentielles :

  1. Nous ne sommes pas conscients de tout ce qui se passe dans notre tête
  2. La sexualité est une composante essentielle de la vie
  3. Un problème affectif ou un traumatisme infantile peuvent se répercuter sur le comportement à l’âge adulte
  4. Le comportement des parents influence celui des enfants
  5. Ça fait du bien d’être écouté, et ça peut même soigner

Il ne s’agit pas de grandes découvertes puisque ces idées étaient déjà largement partagées à l’époque (certaines depuis l’antiquité) mais on peut reconnaitre à Freud d’avoir su les reformuler et les diffuser mieux que personne. Le problème freudien est en réalité parfaitement résumé par un certain Alfred Hoche (professeur de psychiatrie à Fribourg) en 1908 :

Il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. […] Malheureusement, le bon n’est pas neuf et le neuf n’est pas bon.

Mais alors, qu’est-ce qui n’est pas bon ?

Ce que Freud a construit autour de ces idées, à savoir que les troubles mentaux découleraient du refoulement de pulsions et de souvenirs de thématique sexuelle, mais qu’en retrouvant ses souvenirs et en assumant ces pulsions, on pourrait soigner ces troubles mentaux.

Cette opération de refoulement définit quasiment à elle seule l’inconscient freudien. C’est de là que vient l’idée d’une cause profonde, forcément traumatique mais malencontreusement oubliée qu’il serait impossible de déterrer sans l’aide d’un bon psychanalyste.

Mais comment pouvez-vous savoir que c’est faux ?

Je serais bien incapable de « savoir » que c’est faux, ni de le prouver. Formulée comme telle, l’hypothèse d’un souvenir oublié et caché qui serait à l’origine de symptômes ne peut pas être réfutée. Il en est de même pour le fameux complexe d’Œdipe.

A partir du moment où une théorie est formulée de manière à ne pas pouvoir être testée de façon fiable, on ne peut ni la réfuter, ni la valider. Or se priver du moyen d’évaluer la véracité ou la fausseté d’une hypothèse nous cantonne à y croire ou ne pas y croire. Or, lorsqu’il s’agit de soigner des maladies mentales, on ne peut se contenter selon moi d’en rester aux croyances.

Mais les psychanalystes ont tout de même de bonnes raisons d’y croire, non ?

Nous avons tous de bonnes raisons de croire à des théories irréfutables, qu’il s’agisse de l’existence de Dieu, des extra-terrestres ou d’une prochaine apocalypse. Cette croyance est d’autant plus renforcée que son irréfutabilité offre une source intarissable de confirmations potentielles. Il est effectivement très facile pour un freudien de voir des confirmations de la théorie freudienne chez n’importe quel patient, de même qu’un fervent catholique pourra voir dans chaque situation de la vie la confirmation de la présence de Dieu.

Mais le discours du patient ne peut-il tout de même pas révéler des problèmes dont il n’a pas conscience ?

Bien-sûr que si. C’est à partir de cette idée que Freud a développé sa technique de l’association libre qui vise à faire dire au patient ce qui lui passe par la tête avant de l’interpréter, principalement grâce à deux techniques : le décodage symbolique (ex. cigare = phallus) et le décryptage par « mots-ponts » (ex. innocence = virginité). Hélas, d’un coté, le psychanalyste aura tendance à sélectionner les données et à les interpréter pour confirmer sa théorie, de l’autre le patient sera progressivement conditionné (par renforcement) à livrer ce qui pourra être interprété pour confirmer les théories de son psychanalyste : la psychanalyse est ainsi une formidable machine à confirmer la psychanalyse.

En 1901, Fliess se risquait à critiquer son ami Freud et la fâcha avec cette phrase :

Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées

Mais vous ne pensez pas que la psychanalyse a évolué depuis l’époque de Freud ?

Elle a certes évolué, mais sans jamais prendre le risque de formuler des hypothèses qui puissent être contredites par les faits. Du coup, les idées et théories se sont empilées les unes sur les autres sans qu’aucune ne puisse être vraiment reniée. Des efforts importants ont été consacrés au sauvetage et à l’immunisation de ces théories. L’exemple que je considère le plus éloquent est celui du complexe d’Œdipe. Initialement défini par Freud comme le fait qu’un garçon désire « tuer son père et avoir des rapports sexuels avec sa mère », il ne convenait pas forcément à toutes les observations si bien qu’il a été convenu que cet Œdipe puisse être « refoulé », ce qui expliquait alors pourquoi un garçon pouvait être agressif avec sa mère (l’agressivité traduirait en fait un désir incestueux) et tendre avec son père (une sorte de contre-investissement), un phénomène qui a aussi été justifié après coup par une « bisexualité inconsciente » qui fait que le garçon peut également se comporter comme une fille et vérifier la théorie. Enfin, la stratégie ultime d’immunisation reste le symbolisme. Le complexe d’Œdipe ne serait finalement pas à prendre si au pied de la lettre mais à considérer de manière symbolique : l’envie de « tuer le père » correspondrait ainsi plutôt à une confrontation au porteur de la loi. La vérité est ailleurs mais l’universalité du complexe d’Œdipe est préservée!

Mais, prétendez-vous que les psychanalystes sont des gens malhonnêtes ?

Certainement pas. Si les croyances les plus ancrées peuvent pousser certains à nier l’évidence, ça n’en fait pas pour autant des mauvaises personnes. Je parviens même à garder un à priori positif sur Freud et considère que ses tromperies étaient bien intentionnées, notamment la falsification de ces fameux 18 cas d’hystérie sur lesquels reposent une bonne partie de sa légende, ceci alors qu’il n’en a guéri aucun. Si dans son ensemble, le mouvement psychanalytique est effectivement l’un des plus corrompus de l’histoire, les psychanalystes sont pour la plupart des professionnels qui cherchent authentiquement à aider leurs patients, et la psychanalyse ne les empêche pas forcément d’y parvenir.

Mais, sachant qu’il y en a finalement peu, et surtout de moins en moins, vous devriez être rassuré, non?

Oui et non. Encore une fois, ce qui me dérange avec la psychanalyse, ce sont certaines idées (reçues) qu’elle véhicule et leur mise en application chez des patients atteints de troubles mentaux. Il n’est pas nécessaire d’être un psychanalyste « officiel » pour offrir de telles pratiques. Contrairement à ce qu’en disent les défenseurs de la cause, la pensée psychanalytique imprègne toujours fortement la psychiatrie française. Il suffit de côtoyer des soignants à tous les niveaux pour s’en rendre compte. Les raisons sont certainement nombreuses : respect de la tradition, nostalgie, sympathie, autorité, désinformation ou manque de mise à jour des connaissances, et enfin, non des moindres, l’économie d’énergie. Il est en effet évident que les pratiques découlant de l’idéologie freudo-lacanienne sont énergiquement beaucoup moins couteuses que d’autres pour les soignants qui en font usage, surtout à court terme.

Mais quelles sont donc ces idées et pratiques psychanalytiques que vous désapprouvez ?

Je me limiterai à quelques exemples :

  • La mise en cause quasi-systématique et culpabilisante des parents, notamment des mères, au mépris des informations contradictoires apportées par les découvertes scientifiques, ceci jusqu’à s’en servir comme prétexte pour justifier les échecs thérapeutiques et préconiser des mesures d’éloignement.
  • La sacralisation du symptôme qui offre évidemment matière à interprétation et dont l’absence ou la disparition constitueraient un mauvais présage (ex. le mythe du déplacement, la psychose blanche). Les patients et les équipes sont donc davantage incités à ruminer sans fin autour de ce symptôme qu’à le remplacer par de nouvelles pensées ou de nouveaux comportements.
  • La dissuasion de recourir à d’autres méthodes qui pourraient venir contredire certaines théories psychanalytiques. C’est le cas des TCC et parfois même des médicaments dont l’aide procurée est considérée comme superficielle, temporaire, factice, vaine car elle serait sans effet sur la ou les fameuses causes profondes.
  • L’incapacité à renier ou à dépasser une vision dichotomique de la maladie mentale avec les psychotiques d’un coté et les névrosés de l’autre, ceci tout en déclarant que l’approche psychanalytique est le dernier refuge du droit à la singularité, et que les diagnostics plus « modernes » sont des étiquettes néfastes ou des fourre-tout.
  • L’absence de remise en cause des pratiques au delà d’un cercle qui partage les même croyances, ce qui a pour effet de les renforcer au mépris des faits et notamment des échecs qui sont attribués à des facteurs externes (le patient, son entourage, d’autres professionnels, la société etc.).

Et qu’est-ce qui prouve que vous faites mieux avec les TCC ?

Je ne suis pas sûr et certain de faire mieux. La TCC n’est pas une méthode miraculeuse mais a le mérite d’avoir été et d’être régulièrement évaluée de manière rigoureuse. Ceci permet au thérapeute et à son patient de savoir un minimum à quoi s’attendre, et de faire évoluer les techniques en évitant un minimum les fausses pistes. Alors certes, aussi rigoureuses soient-elles, ces évaluations ne sont pas infaillibles mais à l’heure actuelle, on n’a pas trouvé moins faillible. Alors en attendant de trouver mieux, c’est le moins qu’on puisse faire pour les patients.

Mikkel Borch-Jacobsen – Les patients de Freud (2011) ♥♥♥♥

Livres, Psychanalyse

À l’instar de la plupart des critiques du freudisme, Mikkel Borch-Jacobsen est volontiers assimilé à une sorte de chien de garde des TCC, animé par la haine et la vénalité. Or, à l’instar de ces mêmes critiques du freudisme, notamment de Jacques Van Rillaer et plus récemment de la fameuse Sophie Robert, il s’est préalablement intéressé de près à la discipline et surtout à son histoire. Un rapide survol des quelques documents et interviews disponibles sur le net permet de constater qu’il n’est pas forcément acquis au modèle « psy » anglo-saxon, et loin de manifester une foi aveugle en l’industrie pharmaceutique.

Son dernier petit ouvrage s’attache à synthétiser les véritables parcours d’une trentaine de patients pris en charge par Freud. Cette triste réalité ne colle évidemment pas du tout aux vignettes clinique correspondantes dans les écrits du viennois, des écrits sur lesquels se basent ou reviennent régulièrement de nombreux psychanalystes, aujourd’hui encore. Ces cas cliniques arrangés demeurent ainsi autant de mythes fondateurs d’une discipline qui reste encore considérée « religieusement » comme thérapeutique alors qu’elle repose (et s’entretient) sur des mensonges.

Je reste pour ma part toujours navré de constater à quel point une certaine tolérance s’est installée parallèlement au développement de cette foi dans les différentes sphères de la santé mentale. Ainsi, face à l’évidence, les arguments demeurent inchangés, piégés par l’autorité, par la réciprocité, par la spirale de l’engagement, et totalement superposables à ceux d’Elisabeth Teissier défendant l’astrologie :

Les historiens de la psychanalyse qui ne sont pas acquis à la cause seraient pour la plupart des révisionnistes qui auraient des comptes (plus ou moins conscients) à régler avec la discipline. Leurs travaux ne seraient donc pas valables. L’auteur leur répond :

Demande-t-on au plombier pourquoi il fait de la plomberie ? Il se trouve qu’à force de travailler sur l’histoire de la psychanalyse, j’ai développé une certaine compétence en la matière. Eh bien, cette compétence, je l’exerce, voilà tout. Pour répondre plus précisément à votre question : je n’ai pas commencé à fouiller dans les archives du freudisme parce que je voulais me payer Freud. C’est l’inverse : c’est parce qu’au cours de mes recherches je suis tombé sur des documents et des témoignages qui contredisaient l’histoire officielle de la psychanalyse que je suis progressivement devenu critique à l’égard de la psychanalyse, ce que je n’étais pas au début. Dès lors que je découvrais, à la suite de bien d’autres historiens de la psychanalyse, des choses qui ne rentraient pas dans le cadre de la légende freudienne, je n’allais pas m’asseoir dessus. J’ai partagé le fruit de ces recherches avec le public, comme le ferait n’importe quel chercheur dans un autre domaine. Je trouve ça normal et je n’éprouve aucun besoin de m’en excuser ou de me justifier. Je sais bien qu’on m’accuse depuis longtemps d’être névrotiquement attaché à Freud, mais je laisse dire. Ce genre d’interprétations psychanalytiques me laissent froid.

Pour d’autres, ces falsifications freudiennes sont connues depuis longtemps, mais ça n’enlève rien à la valeur de la psychanalyse. Il s’agit d’un argument qui ne vaut guère mieux que l’éternel « il y a des bons et des mauvais psychanalystes » (le terme psychanalyste pouvant être allègrement remplacé par astrologue ou prêtre pour défendre respectivement ces deux domaines respectifs). Valider soi-même ses théories par la simple observation de ses propres patients constitue déjà en soi une méthode douteuse, mais s’il s’avère que ces fameux cas sont réarrangés pour confirmer ces fameuses théories, la méthode n’est plus douteuse, c’est une escroquerie. La médecine basée sur les preuves est loin d’être parfaite, et peut dévoiler des conflits d’intérêt colossaux, mais ne laisserait certainement pas se développer de telles mystifications de nos jours.

Je ne m’attarderai pas trop sur les diversions habituelles qui sont autant d’idées reçues et très bien relayées, comme quoi la psychanalyse serait la seule approche garante de la liberté, de la singularité du sujet, qu’elle constitue le seul rempart contre l’invasion du dressage TCC et des médicaments empoisonnés, que sans cette psychanalyse nous serons bientôt tous considérés comme malades, à dresser et à médicamenter…
Je rappelle tout d’abord qu’en divisant l’humanité entre névrose et psychose, Freud nous a tous rendus malades, ou du moins bien écartés de la possibilité d’une bonne santé mentale. Par ailleurs, la plupart de ses patients, issus de la bourgeoisie viennoise, étaient médicamentés (morphine, chloral etc.), et pas à petites doses, ce qui n’est évidemment pas précisé dans les vignettes officielles.

Par ailleurs, non seulement la psychanalyse implique l’écoute (comme la plupart des autres courants) mais elle consiste également à faire rentrer les patients dans des cases. Le psychanalyste, comme le comportementaliste, cherchera évidemment à modéliser le cas singulier selon la grille de lecture du « maître » auquel il se réfère (Freud, Jung, Lacan etc.), du moins s’il souhaite vraiment appliquer sa discipline et non improviser totalement. Ce qui caractérise davantage l’approche psychanalytique, c’est l’étape ultérieure : celle de l’irréfutabilité des pseudosciences, à savoir que le cas finira forcément par rentrer dans la case qui lui est destinée, même si cela implique des efforts d’interprétation symbolique ahurissants, et même si l’évolution du patient n’est pas favorable. L’approche des TCC implique de revoir cette modélisation initiale si l’évolution n’est pas favorable, et notamment d’établir une nouvelle analyse fonctionnelle en y intégrant certains éléments qui auraient été omis ou insuffisamment pris en compte dans la précédente, cette analyse fonctionnelle étant évidemment spécifique à chaque patient contrairement à ce qu’on entend.

Je m’arrête là et vous recommande bien entendu la lecture de ce petit livre très instructif.

Présentation de l’ouvrage (Sciences Humaine.com)

Qui étaient les patients de Freud ? (Sciences Humaine.com)

Mikkel Borch-Jacobsen : Que sont devenus les patients de Freud ? (Sciences Humaine.com)

On ne lira plus jamais Freud comme avant… (tobienathan’s Blog)

Vous avez dit « hystérique »?

Considérations, Psychanalyse, Troubles de la personnalité

Le champ sémantique de l’hystérie, tout comme celui de la schizophrénie, demeure employé à tort et à travers que ce soit dans la population « générale » où dans les milieux « soignants ». Les fréquents abus d’étiquetage combinés à la connotation extrêmement négative de cette hystérie aboutissent hélas fréquemment à des conduites discriminatoires, notamment sexistes et bien sûr, à des soins de mauvaise qualité.

Depuis l’antiquité, la notion d’hystérie reste associée à la facticité, et par une malheureuse extension, à l’inauthenticité d’une souffrance. Ainsi, il n’est pas rare de constater chez certains soignants la rigidité d’une pensée très dysfonctionnelle : plus une souffrance est exprimée intensément, moins elle est authentique. Contrairement à une nouvelle idée reçue, ce type de pensée se retrouve équitablement répartie sur l’échelle soignante, à savoir aussi bien chez les aides-soignants que chez les médecins ou les psychologues.

Odieux simulateurs?

La véritable simulation reste heureusement rarissime. Il s’agit par ailleurs de l’un des (non) diagnostics les plus difficiles à poser. Une enquête poussée doit souvent s’associer à une observation minutieuse pour permettre ne serait-ce que de l’évoquer. Il est souvent de bon ton de rappeler que la notion d’hystérie et celle de simulation se distinguent l’une de l’autre par le fait que le symptôme soit exprimé consciemment (simulé) ou inconsciemment (hystérisé), mais le problème du « faux » symptôme demeure et notamment le fait que celui-ci soit interprété comme l’expression d’une « fausse » souffrance. Quant à la limite entre ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est volontaire et ce qui ne l’est pas, celle-ci n’est souvent pas très claire.

Le mal est ailleurs?

Il s’agit de l’hypothèse principale développée au moins depuis l’antiquité. Les manifestations de l’hystérie, aussi variées soit-elles, ont rapidement été reliées à l’utérus (comme le nom l’indique), et expliquées par le fait que cet utérus puisse se déplacer dans le corps pour provoquer un vaste cortège de symptômes. Les rapports sexuels et la maternité constituaient le moyen de remettre et de tenir cet utérus à sa place, donc le traitement de choix.

Du chemin aurait été parcouru depuis cette antiquité, et depuis le moyen-âge durant lequel la plupart de ces femmes étaient envoyées au bucher. Le célèbre Charcot relocalise officiellement l’origine de ces manifestations au cerveau il y a plus d’un siècle et ose même envisager que cette hystérie puisse exister chez l’homme, ceci avant, ou pendant que Freud ne se réapproprie le concept pour fonder sa psychanalyse. Ce dernier postule initialement que de telles manifestations, notamment des crises souvent spectaculaires seraient la conséquence d’un traumatisme infantile à caractère sexuel, une hypothèse qu’il réfute lui-même ultérieurement sas vraiment l’abandonner. Il envisage tout d’abord que ce ou ces traumatismes soient oubliés et doivent être ramenés à la conscience avant de constater un phénomène aujourd’hui bien connu : celui des faux souvenirs induits qu’il qualifie alors de fantasmes. Une fois encore, il peine à renoncer totalement à cette idée d’une origine traumatique, probablement car cela impliquerait alors de remettre profondément en cause la discipline dont il est à l’origine.

Cette idée obsédante d’un traumatisme obligatoire demeure chez de nombreux thérapeutes, et pas seulement les charlatans. Ceci incite de nombreux patients à chercher une cause à leur mal être dans leur histoire personnelle, plutôt qu’un soulagement immédiat possible sans forcément avoir recours à des médicaments. Or l’identification d’une cause, réelle ou non, traumatique ou non, n’entraîne pas forcément le soulagement attendu.

Odieux insatisfaits?

L’hystérie reste également et très largement considérée comme un défi lancé (par l’inconscient d’un patient) à la médecine. Depuis la naissance de cette médecine, l’hystérie est évoquée face à des symptômes dont aucune cause organique n’est retrouvée. L’humanité ayant horreur de l’inexpliqué, celle-ci dévoile une tendance systématique à attribuer des causes à l’inexplicable : l’intolérance au doute prime alors volontiers sur la véracité de cette causalité. Ainsi, l’hystérie est envisagée avec plus ou moins de conviction face à ce genre de manifestations non élucidées : déplacer l’origine d’un problème là où il ne pourra pas être élucidé davantage relève pourtant de la diversion. Or pour beaucoup, cette explication est suffisante, même si elle n’apporte pas davantage de preuves.

Certains de ces postulats se retrouvent dans le principe du diagnostic d’élimination qui veut que : tout diagnostic psychiatrique ne peut être envisagé qu’après avoir éliminé une cause organique. Tout à fait louable sur le papier, cette démarche ne rend pas forcément compte du fait que le diagnostic d’une maladie organique prend parfois du temps, entre quelques minutes et plusieurs années, voire plusieurs décennies, sans parler des progrès de la science et de la médecine. L’effet pervers d’un étiquetage tel que l’hystérie réside dans l’enfermement dans un circuit psychiatrique duquel il est parfois difficile de sortir.

On entend volontiers certains cliniciens affirmer de façon péremptoire que l’hystérie, dans sa toute-puissance, continue à résister à la médecine en s’adaptant aux modes des différentes époques. Ceci pourrait alors expliquer que la présentation symptomatique de ce qu’ils qualifient d’hystérique soit résolument différente de celle de l’époque de Freud. Or il suffit de se pencher sur ces descriptions des grandes hystériques de Freud pour constater qu’il s’agit de troubles neurologiques et psychiatriques aujourd’hui clairement identifiés : épilepsie, syncopes, états confusionnels, attaques de panique, catatonie etc. soit autant de patients qui bénéficieraient aujourd’hui de traitements efficaces et adaptés. Les manifestations qualifiées aujourd’hui d’hystériques pourraient correspondre à d’authentiques maladies organiques non encore identifiées, ou reconnues. La fameuse fibromyalgie, actuellement encore très décriée, illustre bien ce phénomène.

Excellente parade médico-psychologique à l’échec, à l’absence de savoir, l’étiquetage hystérique se retrouve parfois  ainsi employé pour désigner des patients plaintifs et insatisfaits, éternels ou non. L’idée d’une impuissance ou de l’échec étant inenvisageable, il devient préférable de proclamer que la souffrance n’existe pas réellement, que ce genre de patient ne sera jamais soulagé donc satisfait. Comme les hystériques de Freud, ces gens-là ne sont pas nés à la bonne époque tout simplement.

L’hystérie n’existe pas?

D’un point de vue médical, l’hystérie désigne aujourd’hui les traits histrioniques de la personnalité, qu’un clinicien peut évoquer face à un égocentrisme, des attitudes théâtrales et séductrices, une suggestibilité ou un discours superficiel. Ces critères dont la plupart sont regroupés dans le DSM jusqu’à sa quatrième version se révèlent fort peu spécifiques. Il ne s’agit pas de nier l’existence de ce type de personnalité mais de rappeler que ces traits peuvent souvent masquer, ou découler d’authentiques pathologies psychiatriques, à commencer par certains troubles de l’humeur mixtes, à dominance dépressive ou maniaque. De même que l’exaltation (souvent liée à la consommation de certaines substances) ou que certains aspects culturels souvent négligés, l’angoisse peut provoquer de telles manifestations, et ce quelle que soit son origine (attaque de panique dans le cadre d’un trouble anxieux, dysphorie prémenstruelle, hallucinations, confusion etc.). Il est par ailleurs tout à fait possible qu’un patient soit naturellement « bruyant », exubérant, plaintif et dramatisant. Rien ne l’empêche alors de développer d’authentiques maladies psychiatriques. Or, quand ces maladies ne sont pas purement et simplement réfutées au profit de la sacrosainte hystérie, la maladie psychiatrique diagnostiquée s’en trouve souvent colorée : c’est le cas lorsque certains cliniciens proclament fièrement la « psychose hystérique », et sous-entendent plus ou moins directement que les symptômes manifestés (délire, hallucinations etc.), alors teintés par ces traits de personnalité, ne sont pas vraiment authentiques.

Il semble que dans la prochaine version du DSM, le trouble de la personnalité histrionique ait disparu, ce qui me réjouit profondément. Le diagnostic d’hystérie, dans toutes ses significations, qu’il soit porté par un médecin, un psychologue, un psychanalyste ou toute autre soignant, ne sert qu’à consoler, à rassurer, à légitimer l’impuissance et l’échec de celui qui le pose. Pour un patient, ce type de diagnostic est non seulement inutile mais nuisible.