N. Gauvrit & J. Van Rillaer : Les psychanalyses (2010) ♥♥♥♥♥

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Quelle est la conclusion à laquelle aboutissent les psychologues d’orientation scientifique qui ont pris la peine d’étudier de très près les conceptions de Freud et celles qui en sont dérivées ? Globalement la réponse est : la théorie psychanalytique est essentiellement… de la spéculation ! Cet ouvrage aborde la validité de psychanalyses «classiques» avec une place de choix à la façon dont Freud a mené ses analyses psychologiques, construit ses théories et traité ses patients. Les auteurs expliquent également pourquoi le lacanisme, la plus obscure des théories dérivées du freudisme, a connu un étonnant succès auprès de bon nombre d’intellectuels français. Sont également examinées des psychanalyses «new look», c’est-à-dire des types de psychothérapie et de médecine qui se revendiquent de notions freudiennes, mais que les freudiens orthodoxes récusent généralement : Nouvelle Médecine Germanique, psychogénéalogie, thérapies régressives (Rebirth, Cri primal),… Ce livre est ainsi l’occasion de promouvoir un scepticisme raisonnable vis-à-vis de théories et de pratiques psychologiques encore en vogue dans les pays latins. Et sont ainsi mises en lumière les principales erreurs et illusions du freudisme, généralement occultées par les adeptes et ignorées du grand public. Un ouvrage salutaire !

Aussi salutaires soient-ils, le fameux Livre noir de la psychanalyse et son génial précurseur : Les Illusions de la psychanalyse sont tout de même des pavés. Tous les curieux qui voudraient savoir pourquoi la psychanalyse est tant critiquée et ne pas se contenter de la réponse la plus courante des principaux intéressés (« parce que la vérité, ça dérange ») ne sont pas toujours disposés à lire des centaines de pages. Voilà pourquoi ce petit bouquin est à mon avis à recommander en première intention. Il synthétise à merveille et en une cinquantaine de pages ce qui cloche avec le freudisme et ses principaux dérivés.

Je profiterai donc de ce billet pour répondre une fois de plus aux questions qui me sont les plus fréquemment posées par des patients, leur entourage, des collègues, des étudiants, des voisins etc.

Mais enfin Docteur! Pourquoi tant de haine ?

Les théories psychanalytiques et leurs applications diverses peuvent susciter chez moi diverses réactions, les plus extrêmes étant d’un coté le sentiment d’injustice et de révolte, de l’autre l’amusement et la moquerie. Je pense en revanche avoir suffisamment de recul sur mes émotions et sentiments pour savoir qu’il ne s’agit pas de haine, ni d’amour comme pourraient le suspecter certains. Par ailleurs, je conçois tout à fait que ma position « antipsychanalytique » puisse s’expliquer par les théories psychanalytiques elles-mêmes. Je déplore en revanche que cette démarche aboutisse la plupart du temps à une argumentation ad hominem : une tendance à ne plus débattre de mes arguments mais de ma crédibilité. Le fait que les théories psychanalytiques puissent tout expliquer constitue d’ailleurs leur plus grande limite en ce qu’elles n’incitent pas ceux qui les prêchent à aller chercher des explications ailleurs.

Mais Freud a pourtant apporté de bonnes choses !

Oui tout à fait. Reconnaissons à Freud d’avoir relayé quelques idées essentielles :

  1. Nous ne sommes pas conscients de tout ce qui se passe dans notre tête
  2. La sexualité est une composante essentielle de la vie
  3. Un problème affectif ou un traumatisme infantile peuvent se répercuter sur le comportement à l’âge adulte
  4. Le comportement des parents influence celui des enfants
  5. Ça fait du bien d’être écouté, et ça peut même soigner

Il ne s’agit pas de grandes découvertes puisque ces idées étaient déjà largement partagées à l’époque (certaines depuis l’antiquité) mais on peut reconnaitre à Freud d’avoir su les reformuler et les diffuser mieux que personne. Le problème freudien est en réalité parfaitement résumé par un certain Alfred Hoche (professeur de psychiatrie à Fribourg) en 1908 :

Il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. […] Malheureusement, le bon n’est pas neuf et le neuf n’est pas bon.

Mais alors, qu’est-ce qui n’est pas bon ?

Ce que Freud a construit autour de ces idées, à savoir que les troubles mentaux découleraient du refoulement de pulsions et de souvenirs de thématique sexuelle, mais qu’en retrouvant ses souvenirs et en assumant ces pulsions, on pourrait soigner ces troubles mentaux.

Cette opération de refoulement définit quasiment à elle seule l’inconscient freudien. C’est de là que vient l’idée d’une cause profonde, forcément traumatique mais malencontreusement oubliée qu’il serait impossible de déterrer sans l’aide d’un bon psychanalyste.

Mais comment pouvez-vous savoir que c’est faux ?

Je serais bien incapable de « savoir » que c’est faux, ni de le prouver. Formulée comme telle, l’hypothèse d’un souvenir oublié et caché qui serait à l’origine de symptômes ne peut pas être réfutée. Il en est de même pour le fameux complexe d’Œdipe.

A partir du moment où une théorie est formulée de manière à ne pas pouvoir être testée de façon fiable, on ne peut ni la réfuter, ni la valider. Or se priver du moyen d’évaluer la véracité ou la fausseté d’une hypothèse nous cantonne à y croire ou ne pas y croire. Or, lorsqu’il s’agit de soigner des maladies mentales, on ne peut se contenter selon moi d’en rester aux croyances.

Mais les psychanalystes ont tout de même de bonnes raisons d’y croire, non ?

Nous avons tous de bonnes raisons de croire à des théories irréfutables, qu’il s’agisse de l’existence de Dieu, des extra-terrestres ou d’une prochaine apocalypse. Cette croyance est d’autant plus renforcée que son irréfutabilité offre une source intarissable de confirmations potentielles. Il est effectivement très facile pour un freudien de voir des confirmations de la théorie freudienne chez n’importe quel patient, de même qu’un fervent catholique pourra voir dans chaque situation de la vie la confirmation de la présence de Dieu.

Mais le discours du patient ne peut-il tout de même pas révéler des problèmes dont il n’a pas conscience ?

Bien-sûr que si. C’est à partir de cette idée que Freud a développé sa technique de l’association libre qui vise à faire dire au patient ce qui lui passe par la tête avant de l’interpréter, principalement grâce à deux techniques : le décodage symbolique (ex. cigare = phallus) et le décryptage par « mots-ponts » (ex. innocence = virginité). Hélas, d’un coté, le psychanalyste aura tendance à sélectionner les données et à les interpréter pour confirmer sa théorie, de l’autre le patient sera progressivement conditionné (par renforcement) à livrer ce qui pourra être interprété pour confirmer les théories de son psychanalyste : la psychanalyse est ainsi une formidable machine à confirmer la psychanalyse.

En 1901, Fliess se risquait à critiquer son ami Freud et la fâcha avec cette phrase :

Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées

Mais vous ne pensez pas que la psychanalyse a évolué depuis l’époque de Freud ?

Elle a certes évolué, mais sans jamais prendre le risque de formuler des hypothèses qui puissent être contredites par les faits. Du coup, les idées et théories se sont empilées les unes sur les autres sans qu’aucune ne puisse être vraiment reniée. Des efforts importants ont été consacrés au sauvetage et à l’immunisation de ces théories. L’exemple que je considère le plus éloquent est celui du complexe d’Œdipe. Initialement défini par Freud comme le fait qu’un garçon désire « tuer son père et avoir des rapports sexuels avec sa mère », il ne convenait pas forcément à toutes les observations si bien qu’il a été convenu que cet Œdipe puisse être « refoulé », ce qui expliquait alors pourquoi un garçon pouvait être agressif avec sa mère (l’agressivité traduirait en fait un désir incestueux) et tendre avec son père (une sorte de contre-investissement), un phénomène qui a aussi été justifié après coup par une « bisexualité inconsciente » qui fait que le garçon peut également se comporter comme une fille et vérifier la théorie. Enfin, la stratégie ultime d’immunisation reste le symbolisme. Le complexe d’Œdipe ne serait finalement pas à prendre si au pied de la lettre mais à considérer de manière symbolique : l’envie de « tuer le père » correspondrait ainsi plutôt à une confrontation au porteur de la loi. La vérité est ailleurs mais l’universalité du complexe d’Œdipe est préservée!

Mais, prétendez-vous que les psychanalystes sont des gens malhonnêtes ?

Certainement pas. Si les croyances les plus ancrées peuvent pousser certains à nier l’évidence, ça n’en fait pas pour autant des mauvaises personnes. Je parviens même à garder un à priori positif sur Freud et considère que ses tromperies étaient bien intentionnées, notamment la falsification de ces fameux 18 cas d’hystérie sur lesquels reposent une bonne partie de sa légende, ceci alors qu’il n’en a guéri aucun. Si dans son ensemble, le mouvement psychanalytique est effectivement l’un des plus corrompus de l’histoire, les psychanalystes sont pour la plupart des professionnels qui cherchent authentiquement à aider leurs patients, et la psychanalyse ne les empêche pas forcément d’y parvenir.

Mais, sachant qu’il y en a finalement peu, et surtout de moins en moins, vous devriez être rassuré, non?

Oui et non. Encore une fois, ce qui me dérange avec la psychanalyse, ce sont certaines idées (reçues) qu’elle véhicule et leur mise en application chez des patients atteints de troubles mentaux. Il n’est pas nécessaire d’être un psychanalyste « officiel » pour offrir de telles pratiques. Contrairement à ce qu’en disent les défenseurs de la cause, la pensée psychanalytique imprègne toujours fortement la psychiatrie française. Il suffit de côtoyer des soignants à tous les niveaux pour s’en rendre compte. Les raisons sont certainement nombreuses : respect de la tradition, nostalgie, sympathie, autorité, désinformation ou manque de mise à jour des connaissances, et enfin, non des moindres, l’économie d’énergie. Il est en effet évident que les pratiques découlant de l’idéologie freudo-lacanienne sont énergiquement beaucoup moins couteuses que d’autres pour les soignants qui en font usage, surtout à court terme.

Mais quelles sont donc ces idées et pratiques psychanalytiques que vous désapprouvez ?

Je me limiterai à quelques exemples :

  • La mise en cause quasi-systématique et culpabilisante des parents, notamment des mères, au mépris des informations contradictoires apportées par les découvertes scientifiques, ceci jusqu’à s’en servir comme prétexte pour justifier les échecs thérapeutiques et préconiser des mesures d’éloignement.
  • La sacralisation du symptôme qui offre évidemment matière à interprétation et dont l’absence ou la disparition constitueraient un mauvais présage (ex. le mythe du déplacement, la psychose blanche). Les patients et les équipes sont donc davantage incités à ruminer sans fin autour de ce symptôme qu’à le remplacer par de nouvelles pensées ou de nouveaux comportements.
  • La dissuasion de recourir à d’autres méthodes qui pourraient venir contredire certaines théories psychanalytiques. C’est le cas des TCC et parfois même des médicaments dont l’aide procurée est considérée comme superficielle, temporaire, factice, vaine car elle serait sans effet sur la ou les fameuses causes profondes.
  • L’incapacité à renier ou à dépasser une vision dichotomique de la maladie mentale avec les psychotiques d’un coté et les névrosés de l’autre, ceci tout en déclarant que l’approche psychanalytique est le dernier refuge du droit à la singularité, et que les diagnostics plus « modernes » sont des étiquettes néfastes ou des fourre-tout.
  • L’absence de remise en cause des pratiques au delà d’un cercle qui partage les même croyances, ce qui a pour effet de les renforcer au mépris des faits et notamment des échecs qui sont attribués à des facteurs externes (le patient, son entourage, d’autres professionnels, la société etc.).

Et qu’est-ce qui prouve que vous faites mieux avec les TCC ?

Je ne suis pas sûr et certain de faire mieux. La TCC n’est pas une méthode miraculeuse mais a le mérite d’avoir été et d’être régulièrement évaluée de manière rigoureuse. Ceci permet au thérapeute et à son patient de savoir un minimum à quoi s’attendre, et de faire évoluer les techniques en évitant un minimum les fausses pistes. Alors certes, aussi rigoureuses soient-elles, ces évaluations ne sont pas infaillibles mais à l’heure actuelle, on n’a pas trouvé moins faillible. Alors en attendant de trouver mieux, c’est le moins qu’on puisse faire pour les patients.

I. Drouet & N. Gauvrit – Causes toujours ! (2013) ♥♥♥♥

Livres

Si les causes sont ainsi notre pain quotidien, elles ne vont pourtant pas sans soulever un certain nombre de problèmes conceptuels et pratiques.

Les philosophes essaient depuis maintenant plusieurs siècles de cerner la causalité, mais aucun n’a réussi à formuler une caractérisation qui soit complètement satisfaisante.
C’est qu’aucune de nos intuitions relatives à la causalité n’est infaillible et ne permet de formuler une définition valant sans exception.
Dans ces conditions, nous appuyer sur ces intuitions pour identifier les causes nous conduit parfois à nous tromper.
Il arrive que des causes réelles restent cachées, se manifestant si peu que nous ne pouvons les détecter.
Plus souvent, nos erreurs proviennent de ce que nous croyons voir des causes là où il y a, en fait, des coïncidences seulement fortuites ou des relations plus complexes que nous ne saisissons pas.
Enfin, dans le cas où il y a bien une cause qui explique ce que nous observons, il n’est pas rare que nous attribuions à ces phénomènes une autre cause, d’une façon qui, pour être plus intuitive, n’en est pas moins fausse.

C’est ce que nous découvrirons dans ce livre à partir de nombreux exemples de telles erreurs parfois inquiétantes, parfois amusantes.

Tout bon ou mauvais psy qui se respecte, qu’il soit chiatre, chologue, chothérapeute, chanalyste, se retrouve régulièrement lancé « à la recherche de la cause ». Cette quête parfois passionnante, parfois plus rébarbative, ne doit faire oublier que si elle semble nécessaire, elle n’est pas pour autant suffisante et qu’elle reste surtout soumise à des phénomènes qui dépassent aussi bien le psy que son patient.

Ce véritable besoin de causalité qui s’exprime chez l’Homme depuis la nuit des temps (et pas forcément lié à une sorte de frénésie actuelle dénoncée ici ou là) le conduit souvent à se laisser piéger par ses intuitions. Ce bouquin, petit mais brillant, nous le rappelle judicieusement, sans détours indigestes ni méthode miracle, ce qui n’empêchera personne de gagner en lucidité.

Entre les causes que l’on ne voit pas, celles que l’on voit mais qui n’en sont pas forcément, celles qui en sont mais qui peuvent en masquer d’autres, il devient parfois difficile de s’y retrouver. La moins mauvaise manière de se rapprocher de la vérité reste encore de bien connaître ce qui peut nous en écarter, à commencer par nos croyances et notamment l’illusion de contrôle, une tendance à surestimer notre maitrise de l’environnement, parfois au point de sombrer dans des prédictions excessives. Un psy (non déprimé) aura ainsi tendance à s’attribuer davantage les réussites de son patient que les échecs de ce dernier. Si un patient se sent mieux à l’hôpital, les soignants l’expliqueront davantage par les bon soins qui y sont prodigués que par ce qui pouvait lui nuire à l’extérieur (tendance à privilégier le fait par rapport au non fait). Si un patient va mieux depuis qu’il consulte un psy, cette amélioration n’est peut-être pas liée à l’intervention (corrélation n’est pas causalité). En effet, toutes les souffrances ne durent pas, certaines régressent naturellement de même que certaines maladies évoluent spontanément vers la guérison. Ce phénomène de régression vers la moyenne peut cependant être accéléré par une psychothérapie ou par un médicament. On pourrait s’attendre à ce que la détérioration de l’état d’un patient consécutive à l’intervention d’un psy conduise ce dernier à une remise en question de sa démarche mais ce n’est hélas pas systématique puisque souvent contraire à ses croyances. Il ira chercher des causes ailleurs, parfois même réelles (une cause peut en masquer une autre), sans examiner la possibilité que son attitude, ses conseils ou ses prescriptions médicamenteuses puissent également être à l’origine de cette dégradation. Certaines situations incitent même à inverser les causes et les effets, et notamment à croire que des dysfonctionnements parentaux seraient à l’origine d’une maladie mentale chez un enfant, alors que l’inverse est en général bien plus probable.

Si certaines questions ne trouvent pas à ce jour de réponses plus précises que le modèle stress-diathèse, nous disposons de quelques outils pour limiter nos erreurs d’attribution et pour tester certaines de nos hypothèses, notamment lorsqu’il s’agit de cerner les causes du maintien d’une souffrance ou d’un dysfonctionnement chez un patient.

Le livre est disponible ici

Causes toujours !