La punition ne connaît pas la crise, Pt. 1 : la privation

Considérations

Si la plupart des soignants et autres professionnels gravitant autour de la psychiatrie s’accordent sur la nécessité de ne pas recourir à des mesures punitives, certaines d’entre-elles demeurent pourtant inscrites dans le fonctionnement des unités de soins. La perpétuation de ces pratiques tient pour beaucoup à leur caractère intuitif. Les stratégies aversives sont généralement peu couteuses et plutôt efficaces pour aboutir à la modification d’un comportement dans la vie courante, pour la plupart des gens. Elles nous viennent donc à l’esprit assez naturellement. Tout le monde ne réagit cependant pas de la même manière à la punition. La population psychiatrique n’est à ce titre pas superposable à la plupart des gens, et la vie en psychiatrie n’est pas vraiment équivalente à la vie courante. Si cette vie courante et ses mesures punitives étaient réellement efficaces sur nos patients, leurs comportements ne poseraient plus de problèmes et ils n’auraient pas besoin de nous pour apprendre à les gérer.

Trois grandes stratégies sont régulièrement mises en œuvre en psychiatrie pour gérer ou prévenir les crises : la privation de liberté, la confrontation aux conséquences « naturelles » et le retrait d’attention. Elles sont très pourvoyeuses d’escalade à court terme et globalement peu bénéfiques aux patients au-delà. Deux autres manœuvres beaucoup moins intuitives et souvent négligées mériteraient d’être mise en œuvre beaucoup plus souvent. Il s’agit des mesures de diversion et de la capitulation.

Cette première partie est consacrée aux mesures de privation

 

Une attitude assez répandue face à un patient en crise est de restreindre certaines de ses libertés et de supprimer la plupart de ses activités à court terme, notamment celles qui lui sont agréables.

Punition pour prévention

Ces décisions sont généralement présentées comme des mesures de sécurité, et basée sur des croyances plus ou moins fondées : la survenue d’une crise signerait une aggravation globale de la maladie, et donc un risque plus important de survenue d’autres crises à court terme, et donc la nécessité de garder le patient dans le milieu le plus sécurisé qui soit, c’est à dire dans un service de psychiatrie, voire en isolement, voire sous contention. Le principal moteur de telles décisions reste la peur des soignants et son cortège d’anticipations négatives, catastrophiques. La punition est alors justifiée par la prévention d’un risque lui-même surestimé par la peur de ce qu’il pourrait arriver de pire au patient, à son entourage, à la population mais aussi au soignant (désapprobation, sanctions, poursuites etc.).

La hantise du bénéfice secondaire

Ces mesures de privation de liberté sont plus rarement présentées comme des méthodes authentiquement éducatives. Celles-ci peuvent alors aussi bien être guidées par les notions de renforcement que par de simples valeurs morales : faire plaisir au patient après une crise pourrait ainsi favoriser la survenue d’une autre, il s’agirait alors d’un « bénéfice secondaire ». Il serait au contraire préférable de « marquer le coup », de le punir afin de ne pas lui donner envie de recommencer, et par la même occasion d’envoyer un message clair à tous ceux qui l’entourent et qui pourraient se sentir concernés : nous ne sommes pas dans un hôtel, dans un camp de vacances ou en thalassothérapie, car ici on soigne vraiment, sérieusement, à la dure. La ou les sanctions peuvent prendre des formes très diverses, allant de l’annulation d’activités habituelles plaisantes au classique et infantilisant « privé de sorties », en passant par toutes les formes d’isolement par rapport à ce que l’on imagine pouvoir constituer un renforcement ou favoriser une contamination (tabac, distractions, objets personnels, autres patients et entourage notamment).

Le cercle vicieux de la privation

Qu’elles soient instaurées à visée éducative ou sécuritaire, ces mesures favorisent l’escalade et donc l’aggravation du problème que l’on cherche à résoudre. En effet, on ne renonce pas à des libertés (surtout si fraichement acquises) sans un certain malaise émotionnel, et donc possiblement comportemental, ce qui pourra se traduire par un surcroit de détresse, d’agitation et parfois d’agressivité. Paradoxalement, ce phénomène constitue une preuve du bienfondé de cette stratégie pour ses instigateurs, souvent rassurés dans leur illusion d’avoir limité les risques alors qu’ils les ont augmentés : « Vous voyez bien que vous allez mal ! Quand on vous disait que vous aviez besoin d’être protégé de vous même ! Il faut que vous soyez cadré sinon vous faites n’importe quoi. ». De là à considérer les restrictions de libertés comme thérapeutiques, il n’y a qu’un pas. L’engagement et le souci de cohérence aident généralement à boucler un cercle très vicieux : plus de crises donnent plus de restrictions qui elles-mêmes donnent plus de crises et ainsi de suite.

La science du comportement

D’après la science du comportement, il serait plus efficace de maintenir ces activités plaisantes et ces libertés que d’en priver les patients, du moins si l’on cherche à diminuer le risque de récidive d’une crise. Reste à s’assurer que les évènements maintenus ne soient pas contingents de la crise (que la crise ne donne pas elle-même lieu à l’événement) et qu’ils ne lui succèdent pas trop vite.

Tout cela est bien plus facile à dire qu’à faire. Les données de la science ne font parfois pas le poids face à celui de la tradition, de l’institution, de l’intuition, et surtout de la peur. Mais quel est le meilleur conseil à donner à celui qui évite d’affronter ses peurs ?


LaVigna, G.W., & Willis, T. J. (2002). Counter-intuitive strategies for crisis management within a non-aversive framework. In D. Allen (Ed), Ethical approaches to physical interventions (pp. 89-103). Plymouth, UK: British Institute of Learning Disabilities (BILD).

 

Borderline : parole de patient 2

Internet, témoignages, Troubles psychotiques

Voici la traduction (toujours aussi laborieuse) d’une autre lettre ouverte écrite par une patiente américaine avec trouble de la personnalité borderline sur son blog. À la différence de la première que j’ai traduite, celle-ci s’adresse uniquement aux professionnels de santé mentale avec un style plutôt direct et efficace.

Cher soignant,

Je vous écris en tant qu’ancienne patiente avec trouble de la personnalité borderline ayant été en contact avec plusieurs services de psychiatrie pendant 6 ans.

Je pense qu’il y a deux catégories de soignants : ceux qui peuvent, qui veulent travailler avec les borderlines et ceux qui détestent avoir à faire à nous. Si vous êtes de ces derniers, nous ne progresserons pas, la relation ne fonctionnera pas, je vous détesterai autant que vous détesterez me voir. Traitez la personnalité borderline avec respect et sans porter de jugement définitif. Vous pouvez ne pas me comprendre, vous pouvez me trouver difficile mais n’oubliez pas que j’ai des sentiments et que j’ai été esquintée par la vie. Si vous ne pouvez pas m’aider, lâchez prise, soyez honnêtes, mais ne me laissez pas sans aide et n’essayez pas de vous débarrassez de moi comme d’une patate chaude.

Si vous pouvez/voulez travailler avec moi, ce qui va suivre pourrait vous aider. J’ai grandi dans un monde de peur et de mensonge où les règles du jeu changeaient constamment, où le noir devenait blanc, le haut devenait bas et la vérité devenait mensonge. Il est devenu impossible pour moi de faire confiance à quiconque si bien que je me méfie de tout et de tout le monde. Mon monde est noir ou blanc. Il n’y a pas de nuances de gris.

Qu’aimerais-je de votre part ? En réalité, beaucoup de choses. Acceptez-moi seulement si vous êtes prêt à relever le défi. Si vous tâtez le terrain avant de battre en retraite, vous confirmerez ma vision négative de moi-même, à savoir que je suis inutile, que je ne vaux rien, que je ne pourrai jamais aller mieux et que je ferais mieux de mourir.

Je vous repousserai, je vous combattrai. Je serai le stéréotype du borderline, je vous pousserai à bout. Je pourrai même vous blesser avec mes paroles. Ce que je cherche, c’est à savoir si vous voulez réellement, authentiquement m’aider ou si je suis juste une partie de votre travail. Je ne vous demande pas de me consacrer toute votre carrière mais de me prouver que vous êtes différent, que le passé n’est pas voué à se répéter, j’ai besoin que vous me montriez que vous comprenez mon insécurité et mes comportements.

J’ai tendance à passer brutalement de l’amour à la haine et je pourrai me convaincre que vous êtes le meilleur soignant jusqu’à ce qu’un jour quelque chose se passe. Seulement quelques mots prononcés peuvent me laisser sous le choc. Je ne vous le dirai pas forcément en face mais je couperai le contact pendant un certain temps, j’annulerai les rendez-vous, j’ignorerai les appels et les courriers. Il ne tiendra qu’à vous ou à mon entourage de me parler, de comprendre pourquoi il m’a paru nécessaire d’agir ainsi et de m’inciter à reprendre contact. Je vous mettrai sur un piédestal, mes attentes vis-à-vis de vous seront élevées et je me sentirai rejetée si elles ne sont pas satisfaites, ce qui renforcera hélas ma peur de l’abandon. Vous devrez alors me faire savoir que vous êtes là pour moi, que vous pouvez faire des erreurs comme tout être humain mais que je peux quand même vous faire confiance.

J’ai les compétences émotionnelles d’une enfant, ce qui me pose beaucoup de problèmes en tant qu’adulte lorsque mes comportements sont désapprouvés en société. Je n’ai pris conscience que récemment de ce manque de maturité émotionnelle. Avant cela, je considérais mes comportements comme normaux au point d’être surpris et contrarié lorsqu’ils étaient réprouvés.

Dans l’enfance, ce que je faisais n’était pas accepté. Mes opinions ne comptaient pas. Je devais me taire et rester tranquille. L’adage selon lequel « les enfants sont faits pour être vus, non pour être entendus » régnait chez ma mère, au moins avec moi. J’ai été persécutée à l’école et suffisamment intimidé pour ne pas en parler. Je ne me suis jamais sentie en sécurité pour exprimer ce que je ressentais ou ce que je souhaitais. Cela a été interprété comme de la timidité mais ce n’était qu’une façade.

Plus tard, en tant qu’adulte, j’ai vécu mes tentatives d’affirmation comme des expériences douloureuses et effrayantes. À trop craindre le rejet, je suis paradoxalement restée sur la défensive sans réussir à me défendre. En raison de mes comportements immatures, je suis souvent blâmée alors que j’ai besoin d’être conseillée, guidée, éduquée. J’ai besoin que vous soyez capables de pointer ce qui ne va pas sans détruire le peu qu’il me reste de confiance et d’estime de soi. S’il vous plait, ne m’assimilez pas à une manipulatrice, je n’ai jamais cherché à l’être. Je comprends que vous souhaitiez me faire voir les choses en face si je me comporte ainsi, mais pas si c’est pour me laisser me sentir pathétique et détruit.

J’ai besoin que vous teniez vos engagements. Si vous me dites que quelqu’un de l’équipe m’appellera, sil vous plait, faites-en sorte qu’il le fasse. Si on vous demande de me rappeler dans la journée, s’il vous plait, faites-le. Je sais que votre emploi du temps est chargé et que vous n’avez pas toujours le temps mais si vous pensez ne pas pouvoir m’appeler, pourriez vous demander à une secrétaire de me prévenir afin de ne pas me laisser trop dans l’attente ? Car lorsque la fin de journée approche et que votre appel ne vient pas, je me sens laissée à l’abandon, comme si je ne comptais pas pour vous, comme si je n’en valais pas la peine.

J’ai besoin que vous soyez honnête avec moi. Je préfère que vous me disiez les choses plutôt que de me les cacher. Si je sens que vous mentez ou que vous détournez la conversation, je m’y accrocherai. Je préfère que vous soyez franc avec moi. Je veux apprendre de mes erreurs et de mes comportements, mais de manière sécurisante. En tant que perfectionniste, je tiens à faire plaisir à tout le monde, et ne pas en avoir été capable peut me tuer. Je cherche désespérément à me faire aimer par tout le monde et lorsque je découvre que quelqu’un ne m’apprécie pas, je le prends très mal.

Parfois la détresse est tellement forte que j’envisage la solution du suicide. Je ne suis passé à l’acte qu’à trois reprises sur les nombreuses fois où j’y ai pensé mais cela ne signifie pas que je n’y passerai pas la prochaine fois. J’essaie de prendre sur moi, de surfer sur mes vagues émotionnelles, ce qui fonctionne la plupart du temps mais j’ai parfois besoin de davantage de soutien. Je n’appellerai pas forcément, notamment si vous n’êtes pas présent car l’expérience montre que les messages ne sont généralement pas transmis, du moins avant le lendemain. Si toutefois je vous appelle, c’est que je suis en détresse et que j’ai besoin d’aide, une aide vis-à-vis de laquelle je reste ambivalente. Parfois je ne veux plus assumer mes responsabilités, je demande à être enfermée tout en sachant que l’hôpital n’est pas la meilleure place pour moi. Je veux me faire aider mais pas si c’est juste pour entendre qu’il faut se changer les idées, prendre plus de médicaments et que je me sente comme une emmerdeuse au bout du fil. Parfois, ce qui m’aide le plus, c’est juste de comprendre que je souffre, et de me le faire savoir.

J’ai besoin de savoir que malgré les manifestations de mon trouble de la personnalité borderline, certaines de mes pensées peuvent être normales. Distinguer les pensées normales et excessives m’aide beaucoup à me sentir moins folle. J’ai besoin de savoir que vous faites certaines choses comme moi et que c’est normal. Ceci me permet de mieux m’accrocher à la réalité, ce qui est vital pour moi. En travaillant avec vous, je partagerai mes souffrances les plus intimes, mes blessures et j’aurai besoin de savoir que vous les entendez, que vous les acceptez. Je n’ai pas besoin de réponses condescendantes qui ne m’aideront pas ou, pire, qui me feront enrager.

J’ai constaté au cours des six dernières années que les borderlines ne sont pas les patients préférés du monde psychiatrique. Ils ont la réputation d’être demandeurs, manipulateurs, en recherche d’attention, certains balaieront d’un revers de mains tous les efforts que vous faites pour les aider. Je comprends que ça puisse être frustrant au point d’avoir envie de se cogner la tête contre les murs parfois.

[…]

J’ai la chance de vivre une relation stable. Il y a certes des hauts et des bas, mais mon mari est la seule personne qui soit resté. Il a su persévérer et parvenir à me prouver que non, tout le monde ne m’abandonne pas, que mes efforts pour le repousser étaient préventifs et visaient à abandonner pour ne pas être abandonnée, ce qui avait comme effet pervers de craindre encore davantage l’abandon.

J’ai besoin que vous compreniez que je ne comprends pas toujours mes réactions mais que mon mari me connaît mieux que n’importe qui. Je souhaite qu’il soit inclus dans ma prise en charge, que vous l’acceptiez et que vous teniez compte de ce qu’il dit sur moi. Il est avec moi beaucoup plus souvent que vous (évidemment) pour constater mes comportements et mes mouvements d’humeur. Il sait quand je ne vais pas bien et vois parfois venir les crises bien avant moi. Il est ma meilleure ressource et devrait être consulté bien plus souvent qu’il ne l’a été.

Cette lettre peut vous sembler longue et exigeante mais voici la façon dont je veux travailler avec vous. On me dit souvent que personne ne peut lire dans mes pensées et savoir ce que je pense mieux que moi. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit cette lettre. Elle vous offre un aperçu de mes difficultés et pourrait vous permettre de mieux m’aider.

Il est très difficile et parfois infernal de vivre avec un trouble de la personnalité borderline. Les médicaments peuvent m’aider un peu mais je sais que la thérapie est ma meilleure chance de rétablissement. Je sais que la tâche sera difficile, que je devrai travailler dur mais je sais aussi que je ne pourrai pas le faire tout seul et que j’ai besoin de vous.


BORDERLINE : la série

Le schéma

Les dix commandements aux soignants

La désescalade verbale

Parole de patient

Parole de patient 2

Borderline : parole de patient

Internet, témoignages, Troubles de la personnalité

Je vous offre ma traduction (laborieuse) d’une lettre ouverte écrite par une patiente américaine avec trouble de la personnalité borderline sur son blog. Ce trouble y est selon moi admirablement présenté, d’une manière beaucoup plus claire et complète que sur la plupart des ouvrages rédigés par des professionnels de santé français.

Lettre ouverte de ceux qui vivent avec un trouble de la personnalité borderline

Chers amis, familles, amoureux, ex-amoureux, collègues, enfants et autres proches de ceux qui vivent avec un trouble de la personnalité borderline,

Vous vous sentez certainement frustrés, impuissants, prêts à laisser tomber. Ce n’est pas votre faute. Vous n’êtes pas la cause de notre souffrance. Vous pourriez avoir du mal à le croire tant nous nous déchainons sur vous, tant nous pouvons nous montrer affectueux, gentils puis défiants et cruels d’un instant à l’autre, parfois jusqu’à vous maudire. Mais ce n’est pas votre faute. Vous méritez d’en savoir plus sur ce trouble et sur ce que nous aimerions pouvoir vous dire sans encore y parvenir.

Il est possible que quelque chose que vous ayez dit ou fait ait déclenché une crise chez nous. Un tel « déclencheur » peut faire resurgir chez nous un événement traumatisant du passé ou des pensées très douloureuses. Aussi bienveillants soient ils, vos efforts ne sont pas toujours payants, et il n’est pas toujours facile de savoir pourquoi une crise se déclenche.

Le fonctionnement du cerveau est très complexe. Une chanson, un son, une odeur ou de simples mots peuvent rapidement activer des connexions neuronales qui nous ramènent à une situation où nous n’étions pas en sécurité, et à une réaction à la hauteur de cette insécurité (pensez aux militaires ayant fait la guerre – de simples feux d’artifices peuvent leur provoquer des flashbacks. C’est ce qu’on appelle le syndrome de stress post-traumatique, et ça nous arrive beaucoup à nous, aussi).

Mais, s’il vous plait, sachez qu’à chaque fois que nous vous repoussons avec nos paroles ou nos comportements, nous sommes terrifiés à l’idée que vous puissiez nous rejeter ou nous abandonner à notre désespoir.

Cette façon extrême de penser en « tout ou rien » et la coexistence de désirs totalement opposés sont considérés comme une « dialectique ». Dans les premiers temps, avant de pouvoir débuter une TCD (thérapie comportementale dialectique), nous ne disposons pas des outils qui nous permettraient de vous le dire ou de vous demander de l’aide de manière adaptée.

Nous pouvons faire des choses graves comme nous faire du mal (ou menacer de le faire), aller à l’hôpital et d’autres choses encore. Si ces appels à l’aide doivent être pris au sérieux, nous comprenons que ces comportements et les soucis qu’ils vous procurent finissent par vous épuiser.

S’il vous plait, croyez-le, avec l’aide de professionnels, et malgré tout ce que vous avez pu entendre ou croire, nous pouvons aller mieux et nous irons mieux.

Ces épisodes peuvent s’espacer et devenir moins nombreux, nous pouvons avoir de longues périodes de stabilité et mieux réguler nos émotions. Parfois, la meilleure chose à faire, si vous parvenez à surmonter la frustration et les blessures, c’est de nous prendre dans vos bras, de nous dire que vous nous aimez et que vous ne nous laisserez pas tomber.

L’un des symptômes du trouble de la personnalité borderline est une peur intense d’être abandonné. En conséquence, nous adoptons parfois (souvent de façon inconsciente) des comportements extrêmes dans le but d’empêcher ça. C’est la perception de l’imminence de cet abandon qui nous pousse à agir de manière disproportionnée.

Un autre phénomène qui peut vous déconcerter est cette apparente inaptitude à maintenir nos relations. Nous pouvons passer d’un ami à l’autre, les aimer, les idolâtrer puis les mépriser, les supprimer de nos contacts et de nos amis Facebook, ceci d’un instant à l’autre. Nous pouvons vous éviter, ne pas vous répondre, refuser vos invitations puis d’un instant à l’autre ne souhaiter qu’être auprès de vous.
Cette tendance au « clivage » fait partie du trouble. Parfois, nous effectuons une sorte de frappe préventive en se séparant des gens avant qu’ils puissent nous rejeter ou nous abandonner. Nous n’en sommes pas fiers. Nous pouvons travailler sur ces comportements destructeurs et apprendre à développer des relations saines. Ce n’est juste pas naturel pour nous. Ça prend du temps, et beaucoup d’efforts.

Il est difficile, après tout, d’avoir des relations saines avec les autres quand on ne se connait pas bien soi-même et qu’on ne comprend pas son propre fonctionnement, d’autant plus s’il se démarque de celui des gens qui nous entourent.

Dans le trouble de la personnalité borderline, beaucoup d’entre nous vivent ce qu’on appelle une perturbation de l’identité. Nous pouvons nous emparer des attributs des autres sans réellement savoir qui nous sommes. Souvenez vous au collège de ces enfants qui passaient du rock à la pop en passant par le goth, tout ça pour se faire accepter dans un groupe, et qui changeaient leur style vestimentaire ou leur coiffure à ces fins, allant même jusqu’à singer certains comportements. C’est comme si nous n’avions pas dépassé ça.
Cette tendance à calquer nos attitudes sur celles des autres (et donc à agir d’une façon au travail, d’une autre à la maison, d’une autre encore à l’église) nous a valu notre surnom de « caméléon ». Certes, les gens se comportent différemment au travail et à la maison mais vous pourriez ne pas nous reconnaître en vous basant sur la manière dont nous agissons dans ces deux contextes. La différence est parfois extrême.

Pour certains d’entre nous, durant l’enfance, malheureusement, nous avions des parents ou des tuteurs qui pouvaient passer rapidement d’une attitude aimante et normale à des comportements abusifs. Nous devions alors agir de manière à leur plaire à chaque instant dans le but de rester en sécurité et de survivre. Nous n’avons pas dépassé ça.
Du fait de toute cette souffrance, nous sommes souvent soumis à un sentiment de vide. Nous ne pouvons imaginer à quel point vous devez vous sentir impuissants face à ça. Peut-être avez vous essayé beaucoup de choses pour y remédier, peut-être sans grand succès. Encore une fois, ce n’est pas votre faute.

La meilleure chose que nous puissions faire dans ces moments est de nous rappeler que « ça va passer » et de pratiquer les exercices de TCD – notamment l’auto-relaxation – des choses qui nous aident à nous sentir un peu mieux malgré la torpeur. L’ennui est aussi dangereux pour nous dans ce qu’il peut également nous amener à ce sentiment de vide. Il est judicieux pour nous de rester occupés et de nous distraire quand l’ennui commence à se manifester.

D’un autre coté, nos décharges de colère peuvent être effrayantes. Il est alors important que nous restions en sécurité et que nous ne fassions de mal ni à nous, ni à vous. C’est juste une autre manifestation du TPB.

Nous sommes très sensibles émotionnellement et avons de grandes difficultés à réguler/moduler nos émotions. Le Dr Marsha Linehan, fondatrice de la TCD, nous a comparé à des victimes de brulures émotionnelles au 3ème degré.

Grâce à la thérapie comportementale dialectique, nous pouvons apprendre comment réguler nos émotions de manière à ne pas perdre le contrôle de nous-mêmes. Nous pouvons apprendre à ne plus saboter nos vies, à nous comporter de manière moins blessante et angoissante pour vous.

Autre chose que vous avez pu remarquer sont nos yeux parfois hagards. C’est ce qu’on appelle la dissociation. Nous nous déconnectons alors littéralement, nos pensées partent ailleurs, nos cerveaux cherchent alors à nous protéger de traumatismes supplémentaires. Nous pouvons acquérir certains outils par l’apprentissage et les appliquer lors de ces épisodes qui deviendront de moins en moins fréquents au fur et à mesure que nous irons mieux.

Mais qu’en est-il de vous ?

Si vous avez décidé de puiser dans vos forces et de rester auprès de votre proche avec TPB, vous aurez probablement besoin d’aide. Voici quelques conseils :

  • Souvenez vous que les comportements de cette personne ne sont pas de votre faute
  • Puisez dans votre compassion envers lui en gardant à l’esprit que son comportement est probablement une réaction intense à sa souffrance
  • Prenez soin de vous. De nombreux livres, cahiers d’exercices, Cds, films contiennent des informations qui pourront vous aider à comprendre ce trouble et à prendre soin de vous.
  • En plus de vous informer sur le TPB et de prendre soin de vous, veillez à vous distraire et à vous relaxer. Il peut s’agir d’une simple promenade, de voir un film drôle, de manger un bon repas, de prendre un bain chaud, de tout ce que vous ferez pour prendre soin de vous et vous sentir bien.
  • Posez des questions. Il existe beaucoup d’idées reçues sur le TPB.
  • Souvenez que vos paroles, votre amour, et votre soutien l’aideront énormément à progresser, même si les résultats ne sont pas toujours immédiats.

Toutes les situations décrites ne correspondent pas à toutes les personnes avec trouble de la personnalité borderline. Il suffit d’avoir 5 symptômes sur les 9 pour valider le diagnostic, et les combinaisons de ceux qui en ont entre 5 et 9 sont apparemment infinies. Cette lettre vise juste à vous donner une idée de la souffrance et des pensées que peuvent avoir ceux qui vivent avec un TPB.

Je suis dans ma deuxième année de TCD. Je n’aurais pas pu écrire une telle lettre il y a un an, mais cela représente pourtant ce que j’avais sur le cœur sans pouvoir le réaliser ou l’exprimer.

J’ai espoir de vous donner une meilleure idée de ce que vit votre proche, que vous puissiez progresser dans votre compassion et dans votre compréhension vis-à-vis de lui et de vous-même, même si ce n’est pas un long fleuve tranquille.

Je peux vous dire, de par mon expérience personnelle, que ça vaut le coup de travailler sur cette maladie avec la TCD. L’espoir peut revenir. On peut avoir une vie normale. Vous pourrez découvrir de plus en plus qui est cette personne au fil du temps, si vous n’abandonnez pas. Je vous souhaite la paix.

Merci de m’avoir lue.


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Vous avez dit « le mal est plus profond » ?

Considérations

Lorsqu’il est question de prendre en charge un trouble mental, quel qu’il soit, et notamment lorsqu’il est question de recourir à des mesures médicamenteuses, comportementales, sociales ou encore familiales, il n’est pas rare de se retrouver face à une réticence basée sur la conviction que le mal, le vrai, le pur, l’originel, le plus fort, serait ailleurs mais aussi surtout plus profond, ou « derrière » (jusqu’ici, rien de sexuel bien qu’il soit toujours difficile de le promettre).

Cette idée, qui n’est pas forcément absurde, est hélas fréquemment associée à certaines croyances dont on sait aujourd’hui qu’elles sont erronées. Le meilleur moyen de les identifier, comme toujours, reste d’inciter à pousser le raisonnement concerné. L’exemple ci-dessous, tiré d’un échange entre un patient et son thérapeute, illustre la plupart de ces croyances qui sont souvent partagées par l’entourage et, hélas, par une partie non négligeable des professionnels de santé.


— Mais Docteur, le mal est plus profond.

De quoi voulez vous parler?

— De l’origine, de la cause profonde des problèmes.

Laquelle selon vous?

— Je n’en sais rien mais c’est votre boulot ça! Il faut la trouver! Non?

Comment d’après vous?

— En me posant des questions sur mon enfance! En analysant mes rêves!

Vous voulez dire que cette cause serait ancienne? Que vous l’auriez oubliée? Et qu’elle serait cachée dans vos rêves?

— Oui, c’est pour ça qu’il faut la chercher : dans mon inconscient.

Et si on pense l’avoir trouvée, comment saura-t-on que c’est la bonne?

— Ça va me faire un déclic, et je pourrai aller mieux.

Que voulez vous dire par « déclic »?

— Et bien j’aurai vraiment compris mon problème et comment le résoudre.

Si je récapitule, désigner une cause à votre problème vous donnera sa solution?

— Euh… Oui? Vous ne pensez pas?

Que diriez vous de commencer par mettre en place les mesures que je vous ai conseillées?

— Mais Docteur, tout ça, c’est superficiel!

Et alors?

— Ça ne va pas servir à grand-chose.

Pourquoi.

— Parce qu’on n’agira que sur les conséquences et pas sur la cause!

Et alors?

Il faut agir à la source, sinon les problèmes vont revenir.

Donc si j’ai bien compris, vous pensez que votre problème fonctionne comme une source et que tout s’écoule dans un seul sens : de la profondeur vers la superficie ou plutôt de ce qui n’est pas conscient vers ce qui est conscient. Mais alors, ne serait il pas possible de nager à contrecourant?

— Peut-être mais ça me paraît difficile et contre nature.

Ça demande effectivement un certain effort mais c’est pourtant ce que vous faites depuis votre plus tendre enfance.

— Comment ça?

C’est le principe de l’apprentissage, des tâches les plus élémentaires comme faire du vélo aux phénomènes plus complexes (pensées, émotions, comportements) qui permettent de vous adapter au monde dans lequel vous vivez.

— Mais alors Docteur, c’est quoi pour vous l’inconscient?

Je dirais, approximativement, qu’il s’agit de la façon la plus instinctive d’appréhender le monde, y compris soi-même.

— Mais Docteur, on ne peut pas lutter contre ses instincts!

Il est tout à fait possible d’en modifier certains sans pour autant entrer en guerre.

— Mais comment?

Et bien par l’apprentissage justement, ce qui passe en général par modifier certains comportements, certaines façons de raisonner et certaines émotions. D’où les mesures et les exercices que je vous conseille.

— D’accord mais bon, je ne sais pas trop. Il faudrait que j’y réfléchisse parce que je n’ai pas l’impression d’être totalement convaincu là.

Vous pouvez évidemment y réfléchir mais le meilleur moyen d’évaluer ce que je vous conseille, c’est d’en vérifier par vous même les effets, en l’expérimentant. Après tout, que risquez vous à essayer?


Après cet échange des plus éloquents, il est temps de reprendre une à une les différentes idées reçues :

Un trouble mental résulte d’une cause précise et identifiable.

Un trouble mental, quel que soit son type ou sa sévérité, ne résulte pas d’une cause unique mais de l’impact du stress sur la fragilité. C’est du moins à ce jour l’hypothèse la plus probable (voir le billet correspondant). Il est parfois possible d’identifier un ou des facteurs de stress ayant pu favoriser ou précipiter la survenue du trouble mais il ne s’agit certainement pas d’un simple rapport de cause à effet. Il n’est pas rare de voir certaines « causes » ou « responsables » désignées de façon plus ou moins arbitraire. Il s’agit d’une démarche pour le moins douteuse, sans grande fiabilité et dont les conséquences peuvent être néfastes (demandez à certaines mères d’enfants autistes).

Si cette cause n’est pas immédiatement identifiable, c’est qu’elle est cachée, oubliée ou codée, profondément enfouie dans l’inconscient.

Cette théorie freudienne vieille de plus d’un siècle est irréfutable, ce qui signifie qu’il est impossible de prouver qu’elle est fausse (un peu comme il est impossible de prouver que Dieu n’existe pas). Il est en revanche possible de chercher à prouver sa véracité, mais jusqu’à maintenant, personne n’y est parvenu. En revanche, ce qui a été prouvé, ce sont les risques liés à cette croyance. En effet, lorsqu’un thérapeute et son patient se lancent dans une quête de la mémoire perdue, ils est bien plus probable que le ou les souvenirs retrouvés soient tout simplement faux, créés sous l’influence de la suggestion avec les conséquences parfois dramatiques que l’on peut imaginer.

C’est la prise de conscience de la cause du problème qui résout celui ci.

Il s’agit d’une pensée magique, à nouveau typiquement freudienne selon laquelle il suffirait de mettre en évidence l’origine inconsciente du mal pour s’en débarrasser. Dans le monde réel, ce genre de guérison miraculeuse par remémoration, révélation ou illumination ne survient pas, et il est de notoriété publique que les cas relatés par le fameux Sigmund étaient franchement romancés, pour ne pas dire mensongers. Ce qui se produit en général quand une cause est désignée, réelle ou pas, inconsciente ou pas, c’est une sorte de soulagement qui peut découler par exemple d’une déculpabilisation ou de l’impression de mieux comprendre, de mieux maîtriser son problème. Ce phénomène ne saurait toutefois durer plus longtemps que la croyance en cette cause désignée.

Il faut tout de même connaître la cause d’un problème pour le régler.

Dans la plupart des cas, connaître la ou les causes d’un problème n’est ni nécessaire, ni suffisant pour le régler. La désignation d’une cause ne permet pas forcément de comprendre le problème et ne fournit que très rarement une solution à celui-ci. En effet, agir sur cette cause désignée, si tant est que ce soit possible, n’aura pas forcément d’effet sur ses conséquences qui finissent souvent par évoluer indépendamment, renforcées par des facteurs de maintien. Il est en revanche capital de connaître et d’agir sur ces facteurs de maintien qui constituent une voie d’abord beaucoup plus fiable pour trouver des solutions.

Rien ne sert d’intervenir sur les conséquences si on n’agit pas sur la cause profonde et inconsciente du problème.

Cette idée est basée sur la psychologie de la cocotte minute selon laquelle la cause du problème serait la source de chaleur et les symptômes seraient des fuites de vapeur. Agir sur un symptôme en bouchant une fuite serait une démarche vaine puisque la pression augmentant, d’autres fuites et donc d’autres symptômes ne tarderaient pas à apparaître. La seule solution valable serait alors d’agir en profondeur sur la source de chaleur. C’est de ce modèle que découle l’idée d’un possible déplacement des symptômes, une théorie relayée par ceux qui préfèrent ne pas y toucher. Dans le monde réel, ni cette théorie, ni le modèle dont elle est issue ne se vérifient. Aider quelqu’un à supprimer un symptôme le rend au contraire plus apte à en supprimer d’autres et ainsi de suite, comme un effet boule de neige. C’est ce phénomène de l’apprentissage qui montre justement que la modification de quelque chose de superficiel peut avoir des effets en profondeur, que tout ne fonctionne pas que dans un sens, que ce qui est considéré comme une conséquence peut devenir à son tour une cause, et enfin que l’inconscient n’est pas une autre personne ou une sorte de démon intérieur qui s’amuserait à nous pourrir la vie tout en restant imperméable à nos comportements, nos pensées ou nos émotions.

-Aller mieux, c’est une question de déclic.

Cette idée d’une sorte de gâchette libératrice est souvent associée à celle d’un inconscient qui serait quelqu’un d’autre, ce qui finit par placer celui qui y croit en position passive, dans l’attente que cet inconscient active la fameuse gâchette, spontanément ou par l’intermédiaire d’un thérapeute plus ou moins magicien. Autant dire que cette attente peut être longue, très longue, et que cette croyance diminue logiquement le sentiment de maîtrise d’un patient sur ce qui lui arrive, en mal ou en bien. Si se déresponsabiliser de ses échecs peut encore présenter quelques avantages, n’attribuer ses progrès qu’à quelqu’un d’autre ne fait que renforcer le vécu dépressif de la situation. Des progrès réels et durables ne surviennent en general que lorsqu’un patient en est le premier acteur, et qu’il en a conscience. Pour ceci, il est essentiel qu’il ait compris la façon dont son trouble fonctionne, de son installation à son maintien, ce qui a plus de chance de se produire avec un thérapeute pédagogue qu’avec un magicien. Cette pédagogie est d’autant plus essentielle que les mesures à prendre pour changer ne sont pas toujours les plus intuitives.

-Aller mieux, c’est une question de volonté.

La volonté est évidemment nécessaire, et la plupart du temps présente, mais ne suffit pas forcément à sortir de la passivité. Lorsque cette volonté est source de motivation, il s’agit d’un moteur essentiel au changement puisque propice à l’action, mais là encore, cette motivation ne donnera pas grand chose sans une méthode efficace. Un moteur tel que la motivation doit notamment être entretenu pour ne pas s’éteindre, et le meilleur moteur à ce niveau reste la réussite. Ces petites victoires qui peuvent paraître là encore superficielles constituent le chemin le plus fiable vers d’autres réussites, plus grandes, plus profondes, et ainsi de suite…

En matière de psychologie et de santé mentale, il est essentiel de ne pas se laisser berner par l’illusion de superficialité. Les interventions qui paraissent les plus futiles sont souvent celles qui permettent d’agir à la source avec la meilleure fiabilité. Et plus que jamais, méfions nous des sourciers.


Voulez-vous en savoir plus ?

Deux articles de Brigitte Axelrad sur les faux souvenirs :

Deux articles de Jacques Van Rillaer :

Un article d’Esteve Freixa i Baqué sur le comportement :

Un article de Christophe André :

Souffrance et déni de psychanalys(t)e

Autisme, Considérations, Psychanalyse

Un éminent confrère et Professeur s’est récemment exprimé au sujet de la souffrance des enfants autistes qui lui semble « niée et déniée au fil des polémiques haineuses et ravageuses qui ont eu lieu ces dernières années, et qui ont amené la disqualification que l’on sait du soin psychique, de la psychanalyse et des psychothérapies dans le champ de l’autisme infantile ».

Cette énième posture victimaire (pauvres de nous) et démagogique (pauvres enfants), révélatrice de cet incroyable égocentrisme psychanalytique, semble surtout révéler la souffrance de celui qui ne sait plus aborder celle des autres sans avoir préalablement mis en avant la sienne. Les coupables sont logiquement désignés sans avoir vérifié le postulat de départ : ce sont bien évidemment les parents « qui n’aiment guère qu’on le leur rappelle tant ils souffrent eux-mêmes de la souffrance de leur enfant » et bien sûr ces fameuses « polémiques haineuses et ravageuses », à savoir les critiques de la psychanalyse. Nous assistons donc à la nouvelle éclosion d’un délire désormais bien connu, au sein duquel des persécuteurs instrumentalisent des parents fragilisés dans le but de nuire à la psychanalyse.

Déni de souffrance? Où es-tu? D’où viens-tu?

Cela fait maintenant quelques années que je côtoie plus ou moins directement des parents d’enfants autistes, à travers des échanges, des lectures de témoignages ou dans le cadre professionnel. Je n’ai encore jamais vu un parent refuser d’admettre la souffrance de son enfant autiste, ni même la sienne sous prétexte qu’elle serait moindre ou non prioritaire. Il s’agit évidemment de mon point de vue, celui d’un psychiatre, psychothérapeute et non psychanalyste, celui d’un critique catalogué plus haut comme haineux et ravageur mais qui, curieusement, n’a lui non plus jamais nié ou dénié cette fameuse souffrance. Ce déni ne pourrait il donc pas provenir des fantasmes de ceux-là mêmes qui le dénoncent, des interprétations sauvages effectuées sur la base d’un refus de diagnostic, de prise en charge ou à partir d’une simple réticence parentale?

Déni de souffrance? Où vas-tu? Que veux-tu?

La souffrance doit conduire au soin, le soin doit conduire à la psychanalyse (plus ou moins cachée derrière la psychiatrie et la psychothérapie) : cette croyance a été bien enracinée dans le pays par la communauté psychanalytique. Dans ce contexte, il n’est pas aberrant d’imaginer que refuser la psychanalyse implique de refuser les soins, de refuser la souffrance. Il s’agit d’une croyance que j’estime au moins partiellement responsable de la situation catastrophique en France, ce fameux retard de 40 ans. Le soin ne peut et ne doit pas être la réponse à toutes les souffrances. Le soin ne peut et ne doit pas être qu’un synonyme ou un dérivé de psychanalyse. Il est essentiel de dissocier la psychanalyse de ce qu’elle prétend être seulement quand ça l’arrange : une psychothérapie ou une médecine.

Mais pourquoi les parents refuseraient-ils de confier leur souffrance et celle de leur enfant autiste à la psychanalyse?

Cet article en est la parfaite réponse tant il illustre ce qu’un psychanalyste peut faire et ne peut pas faire de cette souffrance.

  • Ce qu’il peut faire dans un premier temps, c’est la romancer avec une imagination sans limites et un jargon qui ne l’est pas moins. Des « angoisses de chutes sans fond, angoisses de chute sans fin, angoisses de vidange, angoisses de liquéfaction, agonies primitives, angoisses catastrophiques ou encore des angoisses de perte d’objet sur le plan des relations qui se jouent en atmosphère triadique ou triangulée » (sans désigner directement les organes sexuels et les parents, c’est toujours mieux), mais aussi des « angoisses d’arrachage ou de dé-fusion sur le plan des liens primitifs qui se jouent en atmosphère dyadique, et des angoisses dites archaïques sur le plan des enveloppes qui se jouent en atmosphère principalement monadique » (l’angoisse est partout, dans toutes les situations).
  • Ce qu’il peut faire dans un deuxième temps, c’est bricoler une explication et surtout la verrouiller par l’irréfutabilité. Les autistes échoueraient donc à creuser un écart intersubjectif, ou pas : « Certains enfants autistes échouent à creuser l’écart intersubjectif et, pour eux, l’objet demeure, en quelque sorte, une question sans objet (autisme typique), tandis que d’autres, ou les mêmes après un certain temps d’évolution, sont capables de prendre en compte cet écart intersubjectif […] ». Si l’autiste ne l’est pas, ou ne l’est plus, il l’est quand même, mais sous une forme atypique.
  • Ce qu’il peut faire dans un troisième temps (du rebours intuitivo-interprétatif), c’est poursuivre l’édification de son mythe des profondeurs, remonter la seule et unique trajectoire qui soit compatible avec ses croyances de psychanalyste : celle qui mène à l’origine, à la source, à la coupable que nous connaissons tous. Ce grand professeur fait partie de ceux qui ont osé proclamer qu’il en était fini du temps où les psychanalystes culpabilisaient les mères, mais que resterait-il de la psychanalyse sans les mères toxiques, insuffisamment bonnes, phalliquement lourdes, mal censurées en tant qu’amantes de leur enfant ou pour qui quelque chose fait faillite au niveau de l’amour? Pour la cuvée 2014, la mère d’un enfant autiste sera donc qualifiée d’insuffisamment « synchronisante » et l’autiste restera considéré comme un être humain qui n’est pas né « psychiquement ».
  • Ce qu’il ne peut pas faire, c’est avant tout, et comme les lignes précédentes l’illustrent, faire évoluer ses idées et donc ses pratiques en fonction des progrès des autres, qu’il s’agisse des progrès de la science, des autres « courants » mais aussi de ceux des parents et des autistes eux-mêmes. Il existe certes plusieurs « écoles », plusieurs « vagues » de psychanalyse mais celles-ci ne diffèrent que par ce qu’elles ont à perdre, et donc par leurs méthodes de communication. Le brouhaha global qui s’en échappe mêle donc logiquement des propos ouvertement méprisants et d’autres plus rassurants : le double langage à l’échelle de la communauté psychanalytique. Mais il suffit de gratter très légèrement la croute de la frange la plus conciliante (incarnée par ce cher Professeur) pour constater que dans le fond, tous restent soudés à leurs convictions les plus délirantes.
  • Ce qu’il ne peut pas faire, c’est sortir d’un attentisme thérapeutique. La croyance dominante et terriblement ancrée demeure celle que quelque chose doit se débloquer, mais qu’il ne peut y contribuer de façon active (d’où la fameuse attente de « l’émergence du désir »). Il s’agit d’un mode de pensée typiquement superstitieux au sein duquel toute intervention trop directe du psychanalyste rendrait des progrès moins réels, moins valables, moins durables. Les bénéfices secondaires et hautement renforçateurs de cette croyance sont évidents : la psychanalyste ne peut pas se considérer responsable d’une absence de progrès à partir du moment ou ce fameux « déclic » ne doit pas venir de lui.
  • Ce qu’il ne peut toujours pas faire, c’est partager l’offre de soins avec d’autres modes de pensée ou d’autres approches qui ne valideraient pas ses principales croyances. La préservation de celles-ci reste la priorité absolue, un phénomène illustré d’un coté par les innombrables scissions effectuées dans l’histoire de la psychanalyse et de l’autre par ces approches « pluridisciplinaires » ou « intégratives », mais toujours très sélectives…

Que conclure et qui culpabiliser?

Je vous livre donc la conclusion de l’éminent Professeur concernant ce déni de souffrance :

C’est ce que j’ai voulu montrer ici pour dire que le déni de leur souffrance a, bien entendu, valeur de défense et de protection des adultes qui les côtoient, mais qu’il se retourne en dernier ressort contre les enfants et leur reconnaissance en tant que sujets en devenir.

Puis vous offre la mienne, qui diffère en un point :

C’est ce que j’ai voulu montrer ici pour dire que le déni de leur souffrance a, bien entendu, valeur de défense et de protection des adultes qui les côtoient, mais qu’il se retourne en dernier ressort contre les psychanalystes et leur reconnaissance en tant que sujets en devenir.

Mais finalement qui est donc dans le déni?