Vous avez dit « le mal est plus profond » ?

Considérations

Lorsqu’il est question de prendre en charge un trouble mental, quel qu’il soit, et notamment lorsqu’il est question de recourir à des mesures médicamenteuses, comportementales, sociales ou encore familiales, il n’est pas rare de se retrouver face à une réticence basée sur la conviction que le mal, le vrai, le pur, l’originel, le plus fort, serait ailleurs mais aussi surtout plus profond, ou « derrière » (jusqu’ici, rien de sexuel bien qu’il soit toujours difficile de le promettre).

Cette idée, qui n’est pas forcément absurde, est hélas fréquemment associée à certaines croyances dont on sait aujourd’hui qu’elles sont erronées. Le meilleur moyen de les identifier, comme toujours, reste d’inciter à pousser le raisonnement concerné. L’exemple ci-dessous, tiré d’un échange entre un patient et son thérapeute, illustre la plupart de ces croyances qui sont souvent partagées par l’entourage et, hélas, par une partie non négligeable des professionnels de santé.


— Mais Docteur, le mal est plus profond.

De quoi voulez vous parler?

— De l’origine, de la cause profonde des problèmes.

Laquelle selon vous?

— Je n’en sais rien mais c’est votre boulot ça! Il faut la trouver! Non?

Comment d’après vous?

— En me posant des questions sur mon enfance! En analysant mes rêves!

Vous voulez dire que cette cause serait ancienne? Que vous l’auriez oubliée? Et qu’elle serait cachée dans vos rêves?

— Oui, c’est pour ça qu’il faut la chercher : dans mon inconscient.

Et si on pense l’avoir trouvée, comment saura-t-on que c’est la bonne?

— Ça va me faire un déclic, et je pourrai aller mieux.

Que voulez vous dire par « déclic »?

— Et bien j’aurai vraiment compris mon problème et comment le résoudre.

Si je récapitule, désigner une cause à votre problème vous donnera sa solution?

— Euh… Oui? Vous ne pensez pas?

Que diriez vous de commencer par mettre en place les mesures que je vous ai conseillées?

— Mais Docteur, tout ça, c’est superficiel!

Et alors?

— Ça ne va pas servir à grand-chose.

Pourquoi.

— Parce qu’on n’agira que sur les conséquences et pas sur la cause!

Et alors?

Il faut agir à la source, sinon les problèmes vont revenir.

Donc si j’ai bien compris, vous pensez que votre problème fonctionne comme une source et que tout s’écoule dans un seul sens : de la profondeur vers la superficie ou plutôt de ce qui n’est pas conscient vers ce qui est conscient. Mais alors, ne serait il pas possible de nager à contrecourant?

— Peut-être mais ça me paraît difficile et contre nature.

Ça demande effectivement un certain effort mais c’est pourtant ce que vous faites depuis votre plus tendre enfance.

— Comment ça?

C’est le principe de l’apprentissage, des tâches les plus élémentaires comme faire du vélo aux phénomènes plus complexes (pensées, émotions, comportements) qui permettent de vous adapter au monde dans lequel vous vivez.

— Mais alors Docteur, c’est quoi pour vous l’inconscient?

Je dirais, approximativement, qu’il s’agit de la façon la plus instinctive d’appréhender le monde, y compris soi-même.

— Mais Docteur, on ne peut pas lutter contre ses instincts!

Il est tout à fait possible d’en modifier certains sans pour autant entrer en guerre.

— Mais comment?

Et bien par l’apprentissage justement, ce qui passe en général par modifier certains comportements, certaines façons de raisonner et certaines émotions. D’où les mesures et les exercices que je vous conseille.

— D’accord mais bon, je ne sais pas trop. Il faudrait que j’y réfléchisse parce que je n’ai pas l’impression d’être totalement convaincu là.

Vous pouvez évidemment y réfléchir mais le meilleur moyen d’évaluer ce que je vous conseille, c’est d’en vérifier par vous même les effets, en l’expérimentant. Après tout, que risquez vous à essayer?


Après cet échange des plus éloquents, il est temps de reprendre une à une les différentes idées reçues :

Un trouble mental résulte d’une cause précise et identifiable.

Un trouble mental, quel que soit son type ou sa sévérité, ne résulte pas d’une cause unique mais de l’impact du stress sur la fragilité. C’est du moins à ce jour l’hypothèse la plus probable (voir le billet correspondant). Il est parfois possible d’identifier un ou des facteurs de stress ayant pu favoriser ou précipiter la survenue du trouble mais il ne s’agit certainement pas d’un simple rapport de cause à effet. Il n’est pas rare de voir certaines « causes » ou « responsables » désignées de façon plus ou moins arbitraire. Il s’agit d’une démarche pour le moins douteuse, sans grande fiabilité et dont les conséquences peuvent être néfastes (demandez à certaines mères d’enfants autistes).

Si cette cause n’est pas immédiatement identifiable, c’est qu’elle est cachée, oubliée ou codée, profondément enfouie dans l’inconscient.

Cette théorie freudienne vieille de plus d’un siècle est irréfutable, ce qui signifie qu’il est impossible de prouver qu’elle est fausse (un peu comme il est impossible de prouver que Dieu n’existe pas). Il est en revanche possible de chercher à prouver sa véracité, mais jusqu’à maintenant, personne n’y est parvenu. En revanche, ce qui a été prouvé, ce sont les risques liés à cette croyance. En effet, lorsqu’un thérapeute et son patient se lancent dans une quête de la mémoire perdue, ils est bien plus probable que le ou les souvenirs retrouvés soient tout simplement faux, créés sous l’influence de la suggestion avec les conséquences parfois dramatiques que l’on peut imaginer.

C’est la prise de conscience de la cause du problème qui résout celui ci.

Il s’agit d’une pensée magique, à nouveau typiquement freudienne selon laquelle il suffirait de mettre en évidence l’origine inconsciente du mal pour s’en débarrasser. Dans le monde réel, ce genre de guérison miraculeuse par remémoration, révélation ou illumination ne survient pas, et il est de notoriété publique que les cas relatés par le fameux Sigmund étaient franchement romancés, pour ne pas dire mensongers. Ce qui se produit en général quand une cause est désignée, réelle ou pas, inconsciente ou pas, c’est une sorte de soulagement qui peut découler par exemple d’une déculpabilisation ou de l’impression de mieux comprendre, de mieux maîtriser son problème. Ce phénomène ne saurait toutefois durer plus longtemps que la croyance en cette cause désignée.

Il faut tout de même connaître la cause d’un problème pour le régler.

Dans la plupart des cas, connaître la ou les causes d’un problème n’est ni nécessaire, ni suffisant pour le régler. La désignation d’une cause ne permet pas forcément de comprendre le problème et ne fournit que très rarement une solution à celui-ci. En effet, agir sur cette cause désignée, si tant est que ce soit possible, n’aura pas forcément d’effet sur ses conséquences qui finissent souvent par évoluer indépendamment, renforcées par des facteurs de maintien. Il est en revanche capital de connaître et d’agir sur ces facteurs de maintien qui constituent une voie d’abord beaucoup plus fiable pour trouver des solutions.

Rien ne sert d’intervenir sur les conséquences si on n’agit pas sur la cause profonde et inconsciente du problème.

Cette idée est basée sur la psychologie de la cocotte minute selon laquelle la cause du problème serait la source de chaleur et les symptômes seraient des fuites de vapeur. Agir sur un symptôme en bouchant une fuite serait une démarche vaine puisque la pression augmentant, d’autres fuites et donc d’autres symptômes ne tarderaient pas à apparaître. La seule solution valable serait alors d’agir en profondeur sur la source de chaleur. C’est de ce modèle que découle l’idée d’un possible déplacement des symptômes, une théorie relayée par ceux qui préfèrent ne pas y toucher. Dans le monde réel, ni cette théorie, ni le modèle dont elle est issue ne se vérifient. Aider quelqu’un à supprimer un symptôme le rend au contraire plus apte à en supprimer d’autres et ainsi de suite, comme un effet boule de neige. C’est ce phénomène de l’apprentissage qui montre justement que la modification de quelque chose de superficiel peut avoir des effets en profondeur, que tout ne fonctionne pas que dans un sens, que ce qui est considéré comme une conséquence peut devenir à son tour une cause, et enfin que l’inconscient n’est pas une autre personne ou une sorte de démon intérieur qui s’amuserait à nous pourrir la vie tout en restant imperméable à nos comportements, nos pensées ou nos émotions.

-Aller mieux, c’est une question de déclic.

Cette idée d’une sorte de gâchette libératrice est souvent associée à celle d’un inconscient qui serait quelqu’un d’autre, ce qui finit par placer celui qui y croit en position passive, dans l’attente que cet inconscient active la fameuse gâchette, spontanément ou par l’intermédiaire d’un thérapeute plus ou moins magicien. Autant dire que cette attente peut être longue, très longue, et que cette croyance diminue logiquement le sentiment de maîtrise d’un patient sur ce qui lui arrive, en mal ou en bien. Si se déresponsabiliser de ses échecs peut encore présenter quelques avantages, n’attribuer ses progrès qu’à quelqu’un d’autre ne fait que renforcer le vécu dépressif de la situation. Des progrès réels et durables ne surviennent en general que lorsqu’un patient en est le premier acteur, et qu’il en a conscience. Pour ceci, il est essentiel qu’il ait compris la façon dont son trouble fonctionne, de son installation à son maintien, ce qui a plus de chance de se produire avec un thérapeute pédagogue qu’avec un magicien. Cette pédagogie est d’autant plus essentielle que les mesures à prendre pour changer ne sont pas toujours les plus intuitives.

-Aller mieux, c’est une question de volonté.

La volonté est évidemment nécessaire, et la plupart du temps présente, mais ne suffit pas forcément à sortir de la passivité. Lorsque cette volonté est source de motivation, il s’agit d’un moteur essentiel au changement puisque propice à l’action, mais là encore, cette motivation ne donnera pas grand chose sans une méthode efficace. Un moteur tel que la motivation doit notamment être entretenu pour ne pas s’éteindre, et le meilleur moteur à ce niveau reste la réussite. Ces petites victoires qui peuvent paraître là encore superficielles constituent le chemin le plus fiable vers d’autres réussites, plus grandes, plus profondes, et ainsi de suite…

En matière de psychologie et de santé mentale, il est essentiel de ne pas se laisser berner par l’illusion de superficialité. Les interventions qui paraissent les plus futiles sont souvent celles qui permettent d’agir à la source avec la meilleure fiabilité. Et plus que jamais, méfions nous des sourciers.


Voulez-vous en savoir plus ?

Deux articles de Brigitte Axelrad sur les faux souvenirs :

Deux articles de Jacques Van Rillaer :

Un article d’Esteve Freixa i Baqué sur le comportement :

Un article de Christophe André :

Marion Mari-Bouzid – Les enfants de la psychanalyse (2012) ♥♥♥♥

Livres, Psychanalyse

Ce sympathique bouquin, fruit de l’admirable travail de la psychologue Marion Mari-Bouzid, est particulièrement recommandé aux lecteurs imprégnés de psychanalyse, à savoir une bonne partie de la population française. Selon l’auteure, les enfants de psys, du moins ceux qu’elle a rencontrés, constituent un modèle idéal pour illustrer les conséquences négatives de cette imprégnation, tant celle-ci est profonde chez eux.

La plupart de ces enfants ont grandi dans une sorte de monde parallèle voué au culte de l’inconscient freudien et au sein duquel ils apprennent à adopter une position systématique de recul et d’analyse sans fin de tout ce qui les entoure selon la fameuse grille de lecture basée sur le symbolisme sexuel et les interprétations contradictoires.

Ces ruminations perpétuelles et souvent stériles en deviennent logiquement paralysantes au point de suggérer que finalement, c’est la psychanalyse qui crée la névrose comme elle la définit.

Ces pauvres enfants parviennent ils à sortir de cette emprise typiquement sectaire? Vous le saurez en lisant cet ouvrage qui aurait mérité davantage de promotion, toujours disponible sur le site de l’éditeur et dont les premières pages sont offertes à la lecture.

À qui s’adresse ce livre selon MMB

Je rencontre, dans ma pratique de psychothérapeute, certaines personnes souffrant d’anxiété ou de dépression et ayant acquis la conviction que le problème se situe à l’intérieur d’elles (un complexe inconscient non résolu, une incapacité structurelle, névrotique), soit qu’elles aient rencontré des psys formés à la psychanalyse, soit qu’elles aient lu des ouvrages parlant de psychanalyse. Elles passent un temps incroyable à chercher dans le fort intérieur, leur « inconscient », les causes présumées de leurs troubles, pensant que cela leur permettra de s’en sortir.

Ces personnes, sans le savoir, ont été bercées dans l’idée « psychanalytique » largement véhiculée par les médias que la source de tous nos maux se trouve à l’intérieur de nous. Elles en concluent qu’elles devraient donc rechercher en elles la solution. Or, cette conclusion amène à des tentatives de contrôle excessives, à une fragilisation des personnes face à leurs troubles et à une incapacité encore plus grande de puiser dans leur environnement les ressources disponibles pour faire face.

La problématique des enfants de psychanalystes est une expression paroxystique de ces tentatives de contrôle et de ce fantasme que tout se joue là, dans un « no man’s land » qui serait à l’intérieur de la personne et dont celle-ci, serait, paradoxalement, responsable : le questionnement sur soi qui tourne en boucle, les questions pour l’art sans les réponses, une tendance à se définir en négatif (complexe, défaut de…, tendances obsessionnelles, inhibition, etc…) avec les termes de la psychopathologie psychanalytique, une vision « désenchantée » du monde qui empêche de croire en autre chose qu’en le sacro-saint inconscient.

Au-delà de la problématique des enfants de psys, il sera donc bien question d’un monde, d’une culture « psychanalytique » et des aberrations auxquelles elle peut amener quand elle devient la référence absolue et s’applique, au-delà du cabinet du psychanalyste, à la société entière, présidant à la création de normes nouvelles et d’êtres nouveaux, d’une nouvelle façon de se définir.

Pour toute personne qui pense qu’un psy peut lire dans son inconscient comme s’il avait une boule de cristal ou qu’il existe une vérité cachée sur elle qu’elle ne connaitrait pas,

Pour toute personne baignée dans le champ de la psychanalyse sans le savoir (monde de l’éducation, secteur social, de la petite enfance…) et qui, lorsque son enfant se plaint d’un mal de ventre, se pose la question de ce qu’il essaie inconsciemment d’exprimer à travers ce mal de ventre avant même d’envisager l’hypothèse de l’indigestion,

Pour toute personne qui se demande si elle ne cherche pas à réaliser dans sa relation amoureuse le désir œdipien de coucher avec sa mère ou qui interprète sa difficulté à passer ses examens comme une peur de « tuer le père »,

Enfin, pour toute personne qui se pose des questions sur elle et qui pense que la psychanalyse peut lui offrir les réponses,

Ce livre pourrait apporter des éléments certains de réponse…

Quatrième de couverture

Vous vous êtes peut-être un jour adressé à un psy formé à la psychanalyse ou peut-être, du moins, l’avez-vous déjà envisagé…
Ce livre peut vous être utile, à vous, ainsi qu’à tous ceux qui se sont à un moment donné, de près ou de loin, intéressés au monde de la psychanalyse.
À travers les différents témoignages vivants d’enfants de psychanalystes célèbres collectés dans cet ouvrage, vous pourrez avoir un aperçu imagé de ce à quoi peut aboutir une pratique, une pensée, la pensée psychanalytique, lorsqu’elle n’est plus cantonnée au seul divan, mais qu’elle est appliquée, au-delà des patients névrosés, aux enfants des psys, voire à la société entière, présidant à la création de nouvelles normes et d’êtres nouveaux..
Et c’est bien ce que sont nos enfants de psychanalystes et également un peu nous tous, enfants de la psychanalyse, sans que nous n’en ayons parfois même conscience: un pur produit de la pensée, de l’idéologie psychanalytique largement véhiculée par les médias.
À quoi cela peut donc bien ressembler?
C’est ce que vous découvrirez en lisant ce livre auquel vous accorderez une « écoute non flottante » et que vous saurez apprécier avec « neutralité bienveillante ».

Vous avez dit « mise en échec »?

Considérations, Prise en charge, Troubles psy

Il n’est pas rare d’entendre un « psy » proclamer qu’un patient ne cherche qu’à mettre son travail, ou celui d’une institution, en échec. Cette déclaration solennelle est alors reprise en cœur par l’assistance soignante puis relayée parmi ses différents acteurs. Ceux-ci finissent par se liguer contre ce mauvais patient qui, non seulement refuse d’aller mieux, mais prendrait également un malin plaisir à saboter un travail au moins respectable, au mieux sacré. L’absence d’amélioration, voire l’aggravation de l’état de ce patient ne fera donc que vérifier cette théorie.

L’inconscient a bon dos

Celui qui remontera jusqu’à la proclamation initiale et cherchera des explications n’oubliera pas de mettre en lumière cet étrange paradoxe du sabotage d’un soin dont on fait soi-même la demande auparavant. Au sein des nombreuses et plus ou moins vaseuses justifications données par le « psy », l’inconscient tiendra une place fondamentale puisqu’il peut rendre viable tout paradoxe à priori insurmontable. Tantôt la demande de soin sera consciente, authentique, et la mise en échec inconsciente, liée à des conflits psychiques aussi obscurs que profondément refoulés. Tantôt la demande de soins sera inconsciente, indirectement formulée à travers un passage à l’acte, et la mise en échec également. Si la « conscience » ne peut fournir à la fois une demande de soin et une mise en échec de celui-ci, l’inconscient semble pouvoir supporter cette contradiction. Certains « psys » l’assumeront sans faiblir tandis que d’autres iront jusqu’à proposer la juxtaposition, superposition ou coexistence de plusieurs couches d’inconscience, chacune annulant la précédente. Cet échafaudage plus ou moins stable pourra donc tout expliquer, de l’amélioration inopinée à la dégradation tragique, en passant par la disparition inexpliquée.

Ambivalence, bénéfices secondaires et jouissance

D’autres « psys », certainement moins radicaux, recyclent (mal) cette notion d’ambivalence pour décrire un patient hésitant, tiraillé entre volonté et refus d’aller mieux. Interpellés sur les motivations plus ou moins conscientes d’un refus de guérir ou de se soigner, ces « psys » invoquent invariablement les bénéfices secondaires, ces fameux « avantages » liés à la maladie qui pousseraient un patient à se conforter dans la souffrance. Il peut alors s’agit de l’assistance de proches, de soignants, de gains plus matériels, donc de processus que l’on imaginait plutôt favoriser les soins mais qui finalement les entraveraient. Les plus extrémistes de ces « psys » n’hésitent pas à envisager que le patient puisse de ce fait jouir de son symptôme, et s’offusqueront que cette notion de jouissance soit mal interprétée par des soignants qui n’y connaissent rien. Au final, le patient concerné finit légitimement par rejeter, cette fois consciemment, des soins qu’on ne lui propose plus vraiment puisqu’il est considéré comme incapable de vouloir guérir par des soignants rejetants.

Mais qui sont donc ces patients?

La plupart ont longtemps été rangés dans la catégorie désuète de la névrose d’échec et considérés au moins comme des intolérants au bonheur, au pire comme des profonds masochistes. Il n’en est rien puisque dans tous les cas, ces « mises en échec » surviennent dans le cadre de stratégies défaillantes que les patients mettent en place pour soulager une souffrance.

Il s’agit souvent de problèmes d’addiction. Un alcoolique qui rechute, y compris en milieu hospitalier, n’est pas un patient qui refuse d’aller mieux mais un patient qui souffre du manque d’alcool et qui n’est pas parvenu à la soulager autrement qu’en buvant.

Il s’agit souvent d’une dépression, une maladie qui conjugue la souffrance morale à un pessimisme envahissant, au point de faire envisager la mort comme seule et unique solution pour se soulager. De ce fait, le patient refusera volontiers des soins qu’il considère comme vains.

Il s’agit encore plus volontiers de troubles de la personnalité, notamment borderline ou état limite dont la souffrance émotionnelle est intense et dont l’un des modes de pensée les plus typique est la dichotomisation (tout ou rien, tout blanc tout noir). Souvent accusé de cliver les équipes, voire de monter les membres du personnels les uns contre les autres, ces patients ne font que céder à cette distorsion (parfois caricaturale) de la pensée qui leur fera percevoir certains soignants comme dangereux et d’autres comme des messies.

Les passages à l’acte autoagressifs, qu’il s’agisse de suicide ou d’automutilations, sont avant tout mis en œuvre pour soulager une souffrance si intense qu’elle élimine toute autre solution, bien plus que pour défier, faire chanter ou saboter.

Mais qui faut-il alors blâmer?

Certainement pas le patient, encore moins son entourage familial. L’échec est avant tout celui du « psy ». Celui-ci devrait non seulement l’assumer mais surtout s’atteler à trouver de meilleures solutions plutôt que de chercher à se déresponsabiliser à travers des théories fumeuses. Il n’est pourtant pas scandaleux d’interrompre une prise en charge inefficace. Le vrai scandale demeure de nier cette impuissance en prétendant qu’un patient refuse d’aller mieux.