Gérald Bronner – La démocratie des crédules (2013) ♥♥♥♥♥

Internet, Livres

Un demi-siècle après la fameuse citation de Churchill (« Democracy is the worst form of Government except all those other forms that have been tried from time to time« ), la démocratie n’est toujours qu’une « moins mauvaise » solution. Avec le recul dont nous disposons, nous sommes en mesure de relativiser certaines de ses promesses, notamment celle de l’évolution vers la sagesse collective, et d’en cerner les risques. Certains progrès indéniables favorisés par la démocratie, comme l’augmentation du niveau d’étude et la libre circulation de l’information, pourraient bien la faire dériver vers une véritable dictature de la croyance populaire.

Les mécanismes de ce phénomène sont brillamment exposés par Gérald Bronner dans ce qui constitue un véritable essai d’utilité publique. Le lecteur y (re)découvrira à quel point la massification de l’information, notamment sur internet, peut favoriser l’avarice mentale et la crédulité, à quel point les croyances y prennent le pas sur la connaissance, à quel point la concurrence et les foules peuvent y contribuer, à quel point l’intelligence comme l’éducation ne suffisent pas à contrecarrer ces effets pervers, le tout magnifiquement vulgarisé (ce n’est pas un gros mot) et ponctué d’expériences, d’études et d’exemples très pertinents.

Les véritables démons de la démocraties sont finalement internes et bien difficiles à contrôler, tant nous avons finalement besoin de croire, parfois jusqu’à des conséquences désastreuses. La meilleure parade reste de cultiver l’esprit critique et scientifique, une démarche elle-même mise à mal par les croyances, notamment par les théories du complot qui visent régulièrement les Hommes de science. Aussi rébarbative soit elle, cette « démarche » scientifique demeure l’une « moins mauvaises » solutions aux problèmes du « moins mauvais » des régimes.

La démocratie des crédules

I. Drouet & N. Gauvrit – Causes toujours ! (2013) ♥♥♥♥

Livres

Si les causes sont ainsi notre pain quotidien, elles ne vont pourtant pas sans soulever un certain nombre de problèmes conceptuels et pratiques.

Les philosophes essaient depuis maintenant plusieurs siècles de cerner la causalité, mais aucun n’a réussi à formuler une caractérisation qui soit complètement satisfaisante.
C’est qu’aucune de nos intuitions relatives à la causalité n’est infaillible et ne permet de formuler une définition valant sans exception.
Dans ces conditions, nous appuyer sur ces intuitions pour identifier les causes nous conduit parfois à nous tromper.
Il arrive que des causes réelles restent cachées, se manifestant si peu que nous ne pouvons les détecter.
Plus souvent, nos erreurs proviennent de ce que nous croyons voir des causes là où il y a, en fait, des coïncidences seulement fortuites ou des relations plus complexes que nous ne saisissons pas.
Enfin, dans le cas où il y a bien une cause qui explique ce que nous observons, il n’est pas rare que nous attribuions à ces phénomènes une autre cause, d’une façon qui, pour être plus intuitive, n’en est pas moins fausse.

C’est ce que nous découvrirons dans ce livre à partir de nombreux exemples de telles erreurs parfois inquiétantes, parfois amusantes.

Tout bon ou mauvais psy qui se respecte, qu’il soit chiatre, chologue, chothérapeute, chanalyste, se retrouve régulièrement lancé « à la recherche de la cause ». Cette quête parfois passionnante, parfois plus rébarbative, ne doit faire oublier que si elle semble nécessaire, elle n’est pas pour autant suffisante et qu’elle reste surtout soumise à des phénomènes qui dépassent aussi bien le psy que son patient.

Ce véritable besoin de causalité qui s’exprime chez l’Homme depuis la nuit des temps (et pas forcément lié à une sorte de frénésie actuelle dénoncée ici ou là) le conduit souvent à se laisser piéger par ses intuitions. Ce bouquin, petit mais brillant, nous le rappelle judicieusement, sans détours indigestes ni méthode miracle, ce qui n’empêchera personne de gagner en lucidité.

Entre les causes que l’on ne voit pas, celles que l’on voit mais qui n’en sont pas forcément, celles qui en sont mais qui peuvent en masquer d’autres, il devient parfois difficile de s’y retrouver. La moins mauvaise manière de se rapprocher de la vérité reste encore de bien connaître ce qui peut nous en écarter, à commencer par nos croyances et notamment l’illusion de contrôle, une tendance à surestimer notre maitrise de l’environnement, parfois au point de sombrer dans des prédictions excessives. Un psy (non déprimé) aura ainsi tendance à s’attribuer davantage les réussites de son patient que les échecs de ce dernier. Si un patient se sent mieux à l’hôpital, les soignants l’expliqueront davantage par les bon soins qui y sont prodigués que par ce qui pouvait lui nuire à l’extérieur (tendance à privilégier le fait par rapport au non fait). Si un patient va mieux depuis qu’il consulte un psy, cette amélioration n’est peut-être pas liée à l’intervention (corrélation n’est pas causalité). En effet, toutes les souffrances ne durent pas, certaines régressent naturellement de même que certaines maladies évoluent spontanément vers la guérison. Ce phénomène de régression vers la moyenne peut cependant être accéléré par une psychothérapie ou par un médicament. On pourrait s’attendre à ce que la détérioration de l’état d’un patient consécutive à l’intervention d’un psy conduise ce dernier à une remise en question de sa démarche mais ce n’est hélas pas systématique puisque souvent contraire à ses croyances. Il ira chercher des causes ailleurs, parfois même réelles (une cause peut en masquer une autre), sans examiner la possibilité que son attitude, ses conseils ou ses prescriptions médicamenteuses puissent également être à l’origine de cette dégradation. Certaines situations incitent même à inverser les causes et les effets, et notamment à croire que des dysfonctionnements parentaux seraient à l’origine d’une maladie mentale chez un enfant, alors que l’inverse est en général bien plus probable.

Si certaines questions ne trouvent pas à ce jour de réponses plus précises que le modèle stress-diathèse, nous disposons de quelques outils pour limiter nos erreurs d’attribution et pour tester certaines de nos hypothèses, notamment lorsqu’il s’agit de cerner les causes du maintien d’une souffrance ou d’un dysfonctionnement chez un patient.

Le livre est disponible ici

Causes toujours !

JMH – Rescapée de la scientologie (2013) ♥♥♥½

Livres

Il ne s’agit pas de grande littérature, ni du premier récit d’un ex-scientologue concernant son expérience de la secte et son chemin vers la déconversion. Il serait d’ailleurs malvenu de parler de déconversion alors que la conversion préalable n’a pas vraiment eu lieu : cette jeune femme a été élevée depuis son plus jeune âge au sein de cette organisation dont le grand dirigeant n’est autre que son oncle. Son émancipation progressive, effectuée à partir des couches les plus profondes et esclavagistes de la secte, n’en apparaît que plus valeureuse. Si ce témoignage aurait certainement bénéficié d’un style un peu moins pesant, il aurait encore davantage gagné à être agrémenté de commentaires émanant d’un expert en manipulation. Son récit illustre la plupart des procédures de soumission à l’œuvre au sein des mouvements sectaires, mais sans le recul suffisant pour les cerner. L’une des grandes questions soulevée par ce livre concerne l’attitude à adopter face à des adeptes endoctrinés. Selon l’auteure, « ça doit venir de l’intérieur », l’interventionnisme resterait inefficace sans une prise de conscience préalable. Cette redoutable théorie du « déclic » peut inciter à refuser d’aider un alcoolique tant qu’il ne voudra pas « vraiment » arrêter, une décision qu’il aura d’autant plus de mal à prendre s’il reste livré à lui-même, sans aide. Si ce fameux « déclic » peut évidemment survenir, ce sont des facteurs externes à l’individu qui peuvent au mieux le précipiter, et le récit de cette jeune femme le prouve. Ses premiers gros doutes surviennent grâce à l’influence d’un petit copain, lui aussi membre de la secte, qui la trouble autant par son charme que par son esprit critique à l’égard de la scientologie. Quelques années plus tard, sa décision de quitter l’organisation est prise après une mission en Australie pendant laquelle elle côtoie des adeptes relativement moins assujettis et goute à certains plaisirs de la vie, une liberté fraichement acquise à laquelle elle ne renoncera pas…

Pour en revenir à la manipulation, voici quelques exemples de méthodes utilisés par la scientologie relatés dans le livre :

Promettre l’accès à une connaissance que les autres n’ont pas (la rareté), et qui permettrait de répondre à la plupart des questions existentielles. Les conditions requises pour l’obtention de cette connaissance « suprême » (évidemment illusoire) sont les processus d’endoctrinement ci-dessous

Épuisement physique par des régimes, des activités physiques intenses (jusqu’aux travaux forcés) et la privation de sommeil, ce qui facilitera le conditionnement et la soumission globale.

Instruction, souvent payante qui permet de grimper des échelons et de renforcer l’engagement tout en appauvrissant la pensée et l’esprit critique. Il s’agit principalement de l’apprentissage d’un jargon propre à la secte et de notions vagues, vides de sens, pseudoscientifiques masquant plus ou moins un conditionnement poussé vers une soumission maximale à l’idéologie du mouvement.

Punition supérieure à la récompense afin de limiter l’ascension, de favoriser un sentiment de culpabilité, de favoriser les dénonciations, de privilégier la méfiance entre adeptes à la méfiance envers la secte (l’emprise sectaire divise pour mieux régner).

Isolement par rapport à la famille, au monde extérieur et à la société désignée comme hostile et persécutante, ce qui permet de renforcer la sympathie à l’égard d’une secte qui détient les seules références sociales : les adeptes (preuve sociale), et la seule information disponible : la vérité.

Rescapée de la scientologie

NightmarZ: Asylum ♥♥♥♥

Livres

« I was not crazy–what happened to me was crazy but did happen »

Voici une pensée à inscrire à l’entrée des hôpitaux psychiatriques tant elle illustre à merveille la plupart des vécus délirants. À l’instar de nombreux patients, cette héroïne de 17 ans est soumise à une sorte de double peine : la « matérialisation » d’un cauchemar suivi d’un second, tout aussi réel et bien pire encore, à savoir son internement. La caricature de l’hôpital psychiatrique, aussi outrancière que nécessaire, est à considérer parmi les grandes réussites de ce premier épisode. La froideur extrême des locaux, du personnel et notamment du psychiatre qui ne lève jamais les yeux de son dossier devient presque plus saisissante que les scènes de violence plus directes, aussi sexuelles ou sanglantes soient-elles. L’angoisse de la jeune fille est par ailleurs admirablement retranscrite, particulièrement dans ses aspects les plus physiques tout comme l’est sa vaine lutte contre un sommeil dont les effets se révèleront pour le moins inattendus.

Il s’agit donc du premier épisode d’une série de six (NightmareZ), disponible à un prix très abordable exclusivement en version numérique et en anglais sur différentes plateformes. Dirigez vous tranquillement sur le site d’Irma Geddon pour vous le procurer.

NightmarZ: Asylum

« Don’t worry, I’m a trained nurse, I’m used to see naked people. And I won’t look, promise! »

Marion Mari-Bouzid – Les enfants de la psychanalyse (2012) ♥♥♥♥

Livres, Psychanalyse

Ce sympathique bouquin, fruit de l’admirable travail de la psychologue Marion Mari-Bouzid, est particulièrement recommandé aux lecteurs imprégnés de psychanalyse, à savoir une bonne partie de la population française. Selon l’auteure, les enfants de psys, du moins ceux qu’elle a rencontrés, constituent un modèle idéal pour illustrer les conséquences négatives de cette imprégnation, tant celle-ci est profonde chez eux.

La plupart de ces enfants ont grandi dans une sorte de monde parallèle voué au culte de l’inconscient freudien et au sein duquel ils apprennent à adopter une position systématique de recul et d’analyse sans fin de tout ce qui les entoure selon la fameuse grille de lecture basée sur le symbolisme sexuel et les interprétations contradictoires.

Ces ruminations perpétuelles et souvent stériles en deviennent logiquement paralysantes au point de suggérer que finalement, c’est la psychanalyse qui crée la névrose comme elle la définit.

Ces pauvres enfants parviennent ils à sortir de cette emprise typiquement sectaire? Vous le saurez en lisant cet ouvrage qui aurait mérité davantage de promotion, toujours disponible sur le site de l’éditeur et dont les premières pages sont offertes à la lecture.

À qui s’adresse ce livre selon MMB

Je rencontre, dans ma pratique de psychothérapeute, certaines personnes souffrant d’anxiété ou de dépression et ayant acquis la conviction que le problème se situe à l’intérieur d’elles (un complexe inconscient non résolu, une incapacité structurelle, névrotique), soit qu’elles aient rencontré des psys formés à la psychanalyse, soit qu’elles aient lu des ouvrages parlant de psychanalyse. Elles passent un temps incroyable à chercher dans le fort intérieur, leur « inconscient », les causes présumées de leurs troubles, pensant que cela leur permettra de s’en sortir.

Ces personnes, sans le savoir, ont été bercées dans l’idée « psychanalytique » largement véhiculée par les médias que la source de tous nos maux se trouve à l’intérieur de nous. Elles en concluent qu’elles devraient donc rechercher en elles la solution. Or, cette conclusion amène à des tentatives de contrôle excessives, à une fragilisation des personnes face à leurs troubles et à une incapacité encore plus grande de puiser dans leur environnement les ressources disponibles pour faire face.

La problématique des enfants de psychanalystes est une expression paroxystique de ces tentatives de contrôle et de ce fantasme que tout se joue là, dans un « no man’s land » qui serait à l’intérieur de la personne et dont celle-ci, serait, paradoxalement, responsable : le questionnement sur soi qui tourne en boucle, les questions pour l’art sans les réponses, une tendance à se définir en négatif (complexe, défaut de…, tendances obsessionnelles, inhibition, etc…) avec les termes de la psychopathologie psychanalytique, une vision « désenchantée » du monde qui empêche de croire en autre chose qu’en le sacro-saint inconscient.

Au-delà de la problématique des enfants de psys, il sera donc bien question d’un monde, d’une culture « psychanalytique » et des aberrations auxquelles elle peut amener quand elle devient la référence absolue et s’applique, au-delà du cabinet du psychanalyste, à la société entière, présidant à la création de normes nouvelles et d’êtres nouveaux, d’une nouvelle façon de se définir.

Pour toute personne qui pense qu’un psy peut lire dans son inconscient comme s’il avait une boule de cristal ou qu’il existe une vérité cachée sur elle qu’elle ne connaitrait pas,

Pour toute personne baignée dans le champ de la psychanalyse sans le savoir (monde de l’éducation, secteur social, de la petite enfance…) et qui, lorsque son enfant se plaint d’un mal de ventre, se pose la question de ce qu’il essaie inconsciemment d’exprimer à travers ce mal de ventre avant même d’envisager l’hypothèse de l’indigestion,

Pour toute personne qui se demande si elle ne cherche pas à réaliser dans sa relation amoureuse le désir œdipien de coucher avec sa mère ou qui interprète sa difficulté à passer ses examens comme une peur de « tuer le père »,

Enfin, pour toute personne qui se pose des questions sur elle et qui pense que la psychanalyse peut lui offrir les réponses,

Ce livre pourrait apporter des éléments certains de réponse…

Quatrième de couverture

Vous vous êtes peut-être un jour adressé à un psy formé à la psychanalyse ou peut-être, du moins, l’avez-vous déjà envisagé…
Ce livre peut vous être utile, à vous, ainsi qu’à tous ceux qui se sont à un moment donné, de près ou de loin, intéressés au monde de la psychanalyse.
À travers les différents témoignages vivants d’enfants de psychanalystes célèbres collectés dans cet ouvrage, vous pourrez avoir un aperçu imagé de ce à quoi peut aboutir une pratique, une pensée, la pensée psychanalytique, lorsqu’elle n’est plus cantonnée au seul divan, mais qu’elle est appliquée, au-delà des patients névrosés, aux enfants des psys, voire à la société entière, présidant à la création de nouvelles normes et d’êtres nouveaux..
Et c’est bien ce que sont nos enfants de psychanalystes et également un peu nous tous, enfants de la psychanalyse, sans que nous n’en ayons parfois même conscience: un pur produit de la pensée, de l’idéologie psychanalytique largement véhiculée par les médias.
À quoi cela peut donc bien ressembler?
C’est ce que vous découvrirez en lisant ce livre auquel vous accorderez une « écoute non flottante » et que vous saurez apprécier avec « neutralité bienveillante ».