Le front anti-DSM

La critique du déjà tristement célèbre DSM-5 reste légitime et nécessaire, notamment en raison des risques liés à l’usage d’un tel outil. Hélas, la critique franchouillarde vire à la diabolisation, un phénomène amplement relayé par les différents médias au détriment des réflexions plus sereines et logiquement au bénéfice d’une certaine désinformation. Les différents manifestes et autres pétitions « anti-DSM » émanent pour la plupart de professionnels se réclamant de la psychanalyse dont les théories ont été abandonnées à partir de la troisième version de ce DSM mais auxquelles la psychiatrie française reste assez attachée. La lecture attentive de ces doléances françaises permet donc d’identifier ce qui serait la grande cause de tous les problèmes liés au DSM, à savoir l’absence de prise en compte des théories psychanalytiques, ainsi que la seule et unique solution : réhabiliter la psychanalyse. Les stratégies utilisées sont globalement superposables à celles des mouvements pseudo-scientifiques qui ne disposent guère d’autres moyens que manipulatoires. En voici quelques grands principes :

  1. Révéler une conspiration dans laquelle l’industrie pharmaceutique tient un rôle central, jouant de son influence auprès des psychiatres pour créer de nouvelles et fausses maladies. Ces psychiatres sont logiquement étiquetés comme complices des ennemis de la psychanalyse (TCC, neurosciences etc.). Tous les êtres humains pourraient donc être considérés comme des malades psychiatriques et se voir prescrire des psychotropes, ceci avec la complicité de gouvernements et de sociétés sécuritaires qui ne voient pas plus loin que leur obsession de dressage et de normalisation.
  2. Adopter une posture victimaire et masquer ses revendications réelles derrière une façade incontestable. Il s’agit de mettre en avant des valeurs moralement indiscutables (liberté, écoute, singularité du sujet etc.), de s’en déclarer détenteur exclusif avant de conclure qu’elles ne seront plus respectées si les revendications ne sont pas obtenues. Ces revendications sont présentées de façon vague ou indirecte : le mot « psychanalyse » n’apparaît pas, celle-ci étant désignée à travers la « psychopathologie clinique », la liberté des méthodes, les approches « plurielles » ou « intégratives ».
  3. Utiliser les distorsions argumentatives (surgénéralisation, pensée dichotomique, abstraction sélective, autorité, étiquetage, inférence arbitraire, raisonnement émotionnel et bien sûr catastrophisme). Voici quelques exemples :
  • « Si le DSM considère l’anxiété sociale comme un trouble, tous les gens timides seront considérés comme des malades mentaux » (il existe tout un monde entre médicalisation de la timidité et négation de la phobie sociale en tant que maladie).
  • « Le DSM manque de scientificité, donc il n’est pas scientifique et nuit à la vraie science » (le manque n’est pas forcément l’absence).
  • « Si le deuil n’est plus exclu des critères de la dépression, le deuil sera considéré comme une maladie mentale » (le deuil n’est pas forcément associé à une dépression).
  • « Allen Frances, directeur de l’équipe du précédent DSM, est d’accord avec nous » (l’abandon des théories psychanalytique est pourtant bénéfique selon lui).
  • « L’augmentation du nombre de diagnostics entrainera forcément l’augmentation du nombre de malades mentaux et l’augmentation des prescriptions de psychotropes » (certains « nouveaux » troubles sont issus de la décomposition d’anciens et/ou peuvent aussi être pris en charge sans médicaments, par la TCC notamment).
  • « Plus il y aura de diagnostics, plus on va réduire les patients à une étiquette, et moins leur parole sera respectée » (voir ce qu’en disent les principaux intéressés).

Ces méthodes sont tout à fait superposables à celles de la scientologie, qu’il s’agisse de la théorie du complot, des ennemis désignés ou de l’exploitation du principe de liberté (de religion vs. des pratiques). Celle-ci avance quant à elle masquée derrière sa façade antipsychiatrique (le CCDH) qui dissémine la propagande sans réellement aborder son traitement, pour le moins contestable, de la maladie mentale.

Faudrait-il donc en revenir à Freud ou à Xenu pour mieux lutter contre les excès du DSM?


Liens et critiques alternatives

10 Comments

  1. Décidément, ce bouquin fait couler beaucoup d’encre, et celui ci en particulier, puisque les précédents sont passés inaperçus, je pense , pour les personnes non professionnelles…
    Je voudrais préciser, pour faire suite à mon post précédent, que je ne fais pas partie des membres de clubs de  » complotistes  » , et qu’il me semblait simplement, que la mode ( même dans ce secteur !! ) , et cette nécessité actuelle hygiéniste un peu trop obnubilée par le principe de précaution, pousse à ce que chacun doive rentrer dans une case de névrosé ou perturbé, ou toqué. Cela sécurise t’il ?
    Quand je parle de mode, je pense aux personnes bipolaires , terrassées violemment par cette maladie, et qui lisent et entendent partout : maladie à la mode, ou variante, maladie du siècle ….
    Tout le monde se dit bipolaire, çà doit faire bien en société, sans doute, mais pour autant, les vrais malades se sentent dépossédés d’une réalité dont ils ont du mal à parler, puisque souvent invalidente et véritablement douloureuse, et ne sont plus pris au sérieux.
    C’est ça qui m’agace prodigieusement, et je pense que ce DSM , pousse facilement dans cette optique.
    Par ailleurs, tout en restant objectifs, on ne peut nier la puissance des laboratoires pharmaceutiques , leur lobbyistes ( affaires croustillantes en ce moment, et dans le passé ) , et les pressions exercées sur ceux qui osent dénoncer certains conflits d’intérêts, comme dans toutes les activités qui brassent beaucoup d’argent..( je pense sincèrement qu’une des maladies mentales les plus graves actuellement est celle du  » pognon à tout prix, même si on sait plus qu’en faire  » , et qui fait beaucoup de mal .
    Pourquoi ensuite, s’étonner des montées en puissances de théories du complots et autres excès ? Cela aussi fait partie de la nature humaine ….
    De là à accuser ces labos de comploter sur les maladies mentales pour vendre le plus possible de médicaments, si j’ai bien compris , il y a de la marge , que certains effectivement sautent à pieds joints…et ça fait peur en effet … Mais bon, on récolte un peu quand même ce que l’on sème, non ?

    1. Vous savez, c’est aussi le principe de précaution qui pousse certains à refuser de poser un diagnostic, ceci sous des prétextes plus ou moins fallacieux (ex. dans l’adolescence rien n’est figé, il ne faut pas coller d’étiquettes, la maladie mentale n’existe pas : le mal c’est la société etc.).
      On pourrait longtemps débattre sur la question suivante : en posant un diagnostic pour des formes « légères » décrédibilise-t-on ceux qui sont atteints des formes sévères? Personnellement, je ne pense pas que l’étiquette soit un bien que l’on possède ou que l’on veuille posséder, tout comme je ne pense pas que la maladie soit binaire (malade ou pas malade). Le risque bien réel est évidemment de médicaliser, et notamment de médicamenter des formes trop légères de maladie. C’est là que doit rentrer en compte l’évaluation du rapport bénéfices/risques lors de la prescription ou non d’un psychotrope. Chaque médecin doit pouvoir évaluer ce rapport au mieux, donc être formé au mieux, par des formateurs et des chercheurs les plus libres de conflits d’intérêt. Si les laboratoires pharmaceutiques ont tout intérêt à vendre le plus possible, les médecins doivent se protéger de cet effet pervers par une indépendance maximale. C’est donc là que je vous rejoins : dans la nécessité d’une lutte contre les conflits d’intérêts, mais la diabolisation de l’industrie pharmaceutique reste selon moi inutile et même contre-productive.

  2. Pascal Diethelm

    J’ai commencé par écrire un commentaire ici, et finalement, vu l’ampleur qu’il a pris, je l’ai posté sur mon blog de Médiapart. Voici le lien:

    http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-diethelm/150513/le-dsm-5-quand-veut-tuer-son-chien-laccuse-davoir-la-rage

  3. Pascal Diethelm

    @Flo. « Tout le monde se dit bipolaire, çà doit faire bien en société, sans doute, mais pour autant, les vrais malades se sentent dépossédés d’une réalité dont ils ont du mal à parler, puisque souvent invalidente et véritablement douloureuse, et ne sont plus pris au sérieux »
    Le problème que vous soulevez est bien réel, et je comprend parfaitement ce que vous voulez dire. J’observe simplement qu’il ne se limite pas au domaine des troubles mentaux. C’est ce que je serais tenté d’appeler le « syndrome du dictionnaire médical », Lorsqu’ils consultent un dictionnaire médical, la plupart des gens découvrent qu’ils souffrent de toutes sortes de maladies dont ils ne soupçonnaient pas jusqu’alors l’existence. Ce phénomène est maintenant amplifié par Internet, qui joue le rôle d’un immense dictionnaire médical, où malheureusement les articles les plus mauvais, ceux qui ont le plus de chance de nous effrayer, nous sont proposés en premier par Google. Faut-il pour autant condamner les dictionnaires médicaux (et par la même logique condamner une classification des troubles mentaux)? Je ne le pense pas. Il faut surtout faire remonter à la surface la bonne information. Mais ça, c’est un travail de longue haleine, qui nécessitera peut-être une révolution dans notre façon d’utiliser Internet.

  4. Pascal Diethelm

    Vous avez listé deux des cinq catégories que nous énumérons, le prof. McKee et moi, pour caractériser le « dénialisme » dans notre article publié dans le European Journal of Public Health: « Denialism: what is it and how should scientists respond? » La position des psychanalystes contre le DSM 5 est une forme de « dénialisme », c’est-à-dire de déni érigé en un système d’argumentation.

    http://eurpub.oxfordjournals.org/content/19/1/2.full.pdf+html

  5. Pas mal envoyé, mais juste quelques remarques, histoire de rester cohérent :
    – Les citations, c’est bien mais si on ne sait pas qui a dit quoi, on peut aussi l’inventer soi-même et se monter le bourrichon. Donc, il faut toujours citer ses sources. Si, si.
    – « Ces méthodes sont tout à fait superposables à celles de la scientologie », ça c’est un argument douteux car :
    1. En l’absence de sources citées, on a beau jeu de créer de toutes pièces le fameux ensemble de « ces méthodes », les méthodes de qui d’ailleurs? Reprécisez « tenants de la psychanalyse » si c’est ça que vous voulez dire.
    2. Pour pouvoir comparer, il faut aussi mentionner plus précisément, en parallèle, les méthodes des scientologues du CCDH. Malgrén tout, ce ne sont pas les mêmes et elles ne poursuivent pas les mêmes buts.

    Après ça, il faut aussi situer le DSM. C’est aussi un manuel de statistiques, entre autres. S’il est devenu célèbre dans le grand public, c’est à cause de l’homosexualité qui n’en a été retirée comme pathologie qu’en 1973 (!) au grand dam de certains courants psychanalytiques. C’est de là que vient la désolidarisation du DSM par les analystes.
    Quant au DSM5, ses grands détracteurs actuels sont les courants scientifiques et non les analystes. Fondé sur la symptomatologie, le DSM ne peut pas répondre à la question de l’étiologie.
    Ce catalogue est à la psychiatrie ce qu’est le sport aux disciplines Olympiques :des centaines de spécialités dont on en rentre et en sort quelques dizaines tous les 4 ans, et au bout, tout le monde joue seulement au foot, au tennis et au rugby.
    Donc, faut pas trop se biler pour ça. Le DSM, en soi, ça craint pas plus que La Redoute.

    1. Merci,
      Les « citations » sont regroupées à partir des multiples manifestes et pétitions anti-DSM que l’on trouve sur le net. Vous pouvez jeter un coup d’oeil au plus célèbre (le manifeste Stop-DSM) qui en réunit la plupart. Vous pouvez aussi vous rendre sur le site de la CCDH et consulter leurs propos (non signés personnellement) concernant le DSM.
      Je remarque effectivement que les méthodes sont superposables mais je n’aborde volontairement pas les « buts », ce n’est pas le sujet. Vous affirmez d’ailleurs qu’il ne s’agit pas des mêmes : certainement, mais quels sont-ils au fond ? Parce qu’entre les objectifs affichés et les objectifs profonds ou soupçonnés, il y a tout un monde… Et certainement de quoi faire un nouveau billet mais pas là.
      Ce ne sont pas les psychanalystes qui se sont désolidarisés du DSM mais le DSM qui a abandonné la psychanalyse : vous nous faites le coup classique : « je ne suis pas viré, je démissionne! ».
      Les détracteurs les plus fiables du DSM sont certainement à trouver parmi les scientifiques, or, et c’est justement le sujet de ce billet : ces derniers sont en France totalement éclipsés, ou déformés par les détracteurs du milieu psychanalytique.
      Votre comparaison DSM/psychiatrie vs. Olympiades/sports ne me parait pas du tout approprié, mais c’est cocasse…
      En revanche, j’admets tout à fait qu’il ne faille pas trop se biler.

      1. Je trouve que vous perdez beaucoup de temps à des choses accessoires. C’est un débat intéressant, encore faut-il qu’il soit d’un bon niveau.
        Les arguments de Stop Dsm sont hautement criticables et c’est sur le plan des idées qu’il faut discuter et non sur la rhétorique foireuse employée pour noyer le poisson.
        Je vais prendre un exemple : lorsque stop-dsm déclare:
        « Pour en finir avec le carcan su D.S.M. La santé mentale ne doit plus se référer à un manuel unique imposé par l’OMS »
        La nomenclature du DSM, sur laquelle est calquée la CIM-10 de l’OMS, est devenue progressivement la référence unique et obligatoire pour la classification des « troubles mentaux » »
        Là, on a affaire à une vraie escroquerie intellectuelle qu’il faut dénoncer. Laquelle? Et bien cette contre-vérité historique qui consiste à faire croire que la nomenclature de l’OMS provient du DSM.
        C’est faux.
        L’OMS a été créé en 1945 et a repris la charge de réviser la Classification Internationale des causes de décès initiée en 1893 par Bertillon.
        En 1949, en étendant son champ de la mortalité à la morbidité, l’OMS se devait d’inclure les troubles psychiques en même temps que les autres maladies.
        Ce n’est 3 ans plus tard, en 1952, que l’APA, l’American Psychiatric Association, a lancé son propre système de classification, le premier Manuel diagnostique et statistique de troubles psychiques, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Le DSM I listait 106 troubles psychiques et reprenait largement la nouvelle classification établie en 1943 par l’armée américaine dans le « Medical 203 » pour mettre à jour la reconnaissance de nouveaux troubles psychiques apparus lors de la seconde guerre mondiale.
        Depuis une soixantaine d’années, ces deux systèmes majeurs de diagnostic fonctionnent en parallèle et continueront à coexister, puisque le DSM5 est publié en 2013 et le CIM-11 (ICD-11) en 2014.
        Il n’y a donc pas un système, mais bien deux.
        Quand au lien avec les traitements médicamenteux, il faut rappeler que ces systèmes de classification sont antérieurs à l’apparition des neuroleptiques dont la découverte et les applications se sont faits de manière très empirique au début.
        Je pense que c’est beaucoup plus intéressant d’être factuel et de toujours revenir à ce qui est dit (précisément) et non à ce qui se dit (en général).
        Bien à vous et restez rationnel!

        1. Pourquoi ne faudrait-il pas discuter de la rhétorique « foireuse »? Ce n’est pas moins intéressant, ni moins rationnel d’ailleurs. Prendre les idées une à une pour les démonter, c’est tout à fait possible, je l’ai déjà fait sur d’autres rayons. Mais ce n’était pas mon ambition ici. J’ai préféré attaquer la forme. Le fond ce sera pour la prochaine fois si vous le voulez bien.
          Sinon, juste comme ça, le fait que le premier DSM soit antérieur à l’apparition des neuroleptiques n’est à mon avis pas un argument suffisant pour le dissocier des conflits d’intérêts.

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