Lettre ouverte de la psychiatrie à l’antipsychiatrie

Considérations

L’antipsychiatrie, c’est l’obscurantisme.
Un ensemble flou, dangereux et irrationnel.

À partir de là, il est inutile de discuter de ce qu’elle peut remettre en question.

Vous êtes les scientologues et autres dérives sectaires ou pseudoscientifiques.
Vous êtes des militants extrémistes, sans le moindre discernement.
Vous êtes ceux qui rejettent totalement les médicaments, le biologique, la Science.
Ceux qui sombrent dans un relativisme absolu.
Et nous en passons.

Nous, nous sommes les gentils scientifiques ; vous, les vilains idéologues.

Nous sommes du côté de la science, de l’efficacité, du soin.
Vous, du côté du refus, de la négation, de l’irrationnel.

Et par-dessus tout, vous êtes dangereux.
Dangereux pour l’opinion publique, mais surtout pour nos pauvres patients,
que vous cherchez à écarter de la seule réelle voie du soulagement :
la nôtre.


Et pourtant, avec tout ça, vous osez prétendre que nous ne serions rien sans vous.
Que vous seriez la principale source de progrès de notre chère psychiatrie.

Un peu comme si, sans vous, nous n’aurions jamais pu :

  • donner une place centrale à ce que vit un patient,
  • remettre en cause le fonctionnement asilaire,
  • parler d’alliance thérapeutique,
  • critiquer le paternalisme médical,
  • prendre en compte les contextes social, familial, politique,
  • reconnaître le trauma comme organisateur majeur de la souffrance psychique,
  • rester vigilants face à la contrainte,
  • prendre en compte la parole des usagers,
  • le savoir expérientiel,
  • ou la pair-aidance.

Tous ces principes vont de soi.

Ils sont la conséquence naturelle d’une psychiatrie qui progresse par elle-même,
dans une logique linéaire et cumulative.

C’est évident.

Comment pouvez-vous ne serait-ce qu’oser vous en attribuer les mérites ?


Bon.
Pour être honnêtes, nous pouvons reconnaître que vous avez eu des idées.

Mais ces idées ne seraient rien si nous ne les avions pas soignées à notre façon.

Regardez.


Vous avez dit qu’il fallait laisser parler nos patients.
Les laisser contester le diagnostic.
Voire définir ce qui est pathologique.

Nous avons dit oui.
Tout cela est essentiel.

Nous avons décidé de l’accepter
à condition que ce soit nous qui décidions, quand même, à la fin.


Vous avez dit que la contrainte, notamment l’isolement et la contention,
est une violence éthique révélant une violence structurelle.

Nous avons dit oui.
Tout cela est essentiel.

Nous avons décidé que ce ne serait plus un scandale,
mais une procédure exceptionnelle.
De « dernier recours ».
Strictement encadrée.
Juridiquement sécurisée.
Éthiquement réfléchie.

À condition, évidemment, d’avoir le dernier mot.


Vous avez dit que la souffrance psychique peut être
une réponse saine à un monde pathogène.

Nous avons dit oui.
Tout cela est essentiel.

Nous avons décidé de prendre en compte ces déterminants sociaux —
à condition que nos traitements restent centrés sur des individus.


Vous avez dit que le trauma est un organisateur central.
Parfois plus pertinent que le diagnostic.

Nous avons dit oui.
Tout cela est essentiel.

Nous avons accepté d’intégrer le trauma
comme facteur de vulnérabilité parmi d’autres,
à condition de ne pas toucher à nos diagnostics.


Puis vous avez dit que le diagnostic est une construction normative.
Qu’il produit de l’identité.
Et parfois du handicap.

Là, nous avons dit non.

Faudrait voir à pas trop déconner, quand même.


Nous vous voyons venir avec vos remarques désobligeantes.

Mais accepter pleinement ces critiques,
sans les édulcorer,
sans les vider de leur substance,
ça reviendrait à :

  • contester radicalement nos diagnostics,
  • faire de la contrainte quelque chose de structurellement problématique,
  • rendre le pouvoir médical fondamentalement instable,
  • et, pire, ne plus pouvoir garantir une légitimité à notre discipline.

Nous avons donc dû apprendre à parler comme vous.

Et surtout,
à vous digérer.

Pour mieux vous restituer à notre façon.

Rien ne se perd.
Tout se transforme.


Regardez votre concept de rétablissement.

Déplacer le centre de gravité du symptôme
vers la trajectoire de vie.
Valoriser le sens, l’autonomie, le projet de vie.
Refuser une identité figée par un diagnostic.

C’est devenu « notre projet ».

Nous l’avons transformé en slogan institutionnel.
Intégré dans des programmes standardisés.
Et vidé de sa portée critique
sur le pouvoir décisionnel réel.

Quelle audace de prétendre que vous vous en sortiriez mieux sans nous,
alors que nous vous offrons la possibilité
d’accepter une vie certes restreinte,
mais stabilisée.


Regardez votre concept de pair-aidance
et de savoir expérientiel.

Rompre avec le monopole du savoir médical.
Reconnaître une expertise issue de l’expérience vécue.

C’est devenu « notre projet ».

Nous avons encadré.
Professionnalisé.
Sélectionné les discours « compatibles ».
Exclu implicitement les récits trop critiques.

Quelle audace de prétendre que vous vous en sortiriez mieux sans nous,
alors que nous acceptons cette
« médiation de santé par les pairs »
à condition qu’ils n’attaquent pas le cadre.


Regardez votre concept de neurodiversité.

Remettre en cause le modèle déficitaire.
Critiquer radicalement la norme.
Politiser le diagnostic.

C’est devenu « notre projet ».

Nous avons accepté le concept pour les formes « douces ».
Celles qui ne touchent pas à la psychose.
Au risque.
Au « trouble du comportement ».

Nous avons récupéré ces jolis discours d’inclusion,
tout en veillant à ne pas donner trop de pouvoir en échange.

Quelle audace de penser que vous vous en sortiriez mieux sans nous,
alors que nous acceptons la différence
tant qu’elle reste « fonctionnelle ».


En réalité, c’est plutôt vous
qui ne seriez rien sans nous.

Allez.
Ouste.

Et, au passage,
il serait temps de nous donner de nouvelles idées.
Car, comme vous le savez,
nous n’avons pas beaucoup d’inspiration
et nous avons toujours hâte
de vous rendre présentables.

À très vite.

5 réflexions sur “Lettre ouverte de la psychiatrie à l’antipsychiatrie

  1. Avatar de herbertjohn374

    Bonjour,
    Quelle présomption, mépris, arrogance et suffisance.
    Vous êtes autant peuplé de sectes, conflits d’intérêts et eugenism institutional que n’importe quelle manifestation de l’antipsychiatrie.
    Vos ‘cures’ sont que de l’empoisonnement chimiques, celle-ci souvent à vie et qui vous donnent une rente à vie également. Vos bachiches sont très connues dans l’industrie pharmaceutique, votre intégrité une mauvaise blague comme d’ailleurs votre éthique.
    Vos ‘protocols’ sont destinés à rendre dépendant vos victimes pour leur ‘bien’, une tyrannie dépassant tout entendement. Les patients sont écouté que si ils concordent à votre version des faits, ce qui les laissent invariablement dans une situation bien plus précaire qu’avant de vous fréquenter, vos ‘diagnostics’ sont risibles et n’en rien à voir avec une science quelconque.
    David Cooper, un psychiatre je vous rappelle, à lancé l’idée de l’antipsychiatrie.

  2. Avatar de Guillaume Cat

    Des lecteurs se sont offusqués à la lecture de ce brillant article. Je vais donc revenir virtuellement sur les bancs de la fac de lettres afin de vous livrer une explication de texte:

    Igor Thiriez fait le choix d’écrire ce texte sous la forme d’une lettre ouverte ironique, en adoptant le point de vue « fictif » de la psychiatrie institutionnelle s’adressant à l’antipsychiatrie. En parlant depuis la position du pouvoir, il en mime le ton, les certitudes et l’arrogance afin d’en révéler les mécanismes internes plutôt que de les défendre réellement. Le texte repose ainsi sur une stratégie de satire : pousser la logique institutionnelle jusqu’à son point de rupture pour en exposer les contradictions.

    L’argument central consiste à montrer que la psychiatrie dominante ne combat pas frontalement l’antipsychiatrie, mais qu’elle l’intègre, la récupère et la neutralise. Les critiques radicales formulées par l’antipsychiatrie, sur le paternalisme médical, la contrainte, le trauma, le rôle du contexte social, la parole des patients ou le savoir expérientiel, sont progressivement acceptées, mais à condition d’être reformulées dans un cadre institutionnel qui préserve intact le pouvoir médical. Ce qui est présenté comme une ouverture relève en réalité d’une absorption contrôlée.

    Le texte souligne que des notions telles que l’alliance thérapeutique, le rétablissement, la pair-aidance ou la neurodiversité sont intégrées au discours psychiatrique à condition qu’elles perdent leur portée critique. Une fois institutionnalisées, ces idées deviennent des slogans, des procédures ou des dispositifs encadrés, vidés de leur capacité à remettre en cause les fondements du système. L’auteur insiste sur le fait que cette récupération permet à la psychiatrie de se présenter comme progressiste tout en conservant le dernier mot.

    Le point de rupture clairement identifié concerne la critique du diagnostic. Tant que les pratiques peuvent être discutées, la psychiatrie se montre ouverte , mais lorsque le diagnostic est interrogé comme construction normative produisant de l’identité, de la stigmatisation ou du handicap, la réponse devient un refus net. Le texte montre que cette limite n’est pas théorique mais politique : remettre en cause le diagnostic reviendrait à fragiliser la légitimité de la discipline, son autorité et son pouvoir de contrainte.

    À travers un ton volontairement condescendant et cynique, l’auteur met en scène la violence symbolique exercée par l’institution lorsqu’elle affirme écouter tout en conservant le contrôle décisionnel. Le texte ne vise donc pas à discréditer l’antipsychiatrie, mais à dénoncer la manière dont ses apports sont digérés, reformulés et rendus inoffensifs. Il propose ainsi une critique radicale de l’illusion de progrès linéaire en psychiatrie et interroge la réalité du partage du pouvoir entre soignants et patients. Bref, un super texte, une belle leçon de lucidité et d’humilité . Du grand Igor Thiriez, comme d’habitude.

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