Cela doit faire vingt ans que j’entends cette proposition revenir, régulièrement, dans différents services, en réunion ou entre deux portes : installer un punching-ball !
L’idée semble frappée (c’est le cas de le dire) au coin du bon sens : permettre aux patients en crise de se défouler, de « faire sortir » la colère, d’éviter que l’agressivité ne se retourne contre autrui ou contre eux-mêmes. N’est-ce pas élémentaire ?
L’objet est simple. La solution est visible. Le geste est concret. Mais la situation, elle, l’est-elle vraiment ?
1. La théorie séduisante de la catharsis
Si l’idée du punching-ball ou du sac de frappe paraît si intuitive, c’est qu’elle s’appuie sur une représentation ancienne et profondément ancrée de la colère.
Dans une certaine tradition psychodynamique (ouais ouais pour ne pas dire psychanalytique), l’affect est pensé comme une énergie. Une tension interne qui, si elle n’est pas exprimée, risquerait de s’accumuler et de se transformer en symptôme. La décharge aurait alors une fonction régulatrice : exprimer permettrait d’apaiser.
Cette conception a largement dépassé le cadre théorique dont elle est issue. Elle s’est diffusée dans la culture populaire à travers des formules devenues familières : « ça défoule », « il faut que ça sorte », « mieux vaut frapper dans un sac que quelqu’un ».
La colère est alors envisagée comme une forme de pression interne. Une énergie quasi mécanique. Plus elle s’accumule, plus le risque d’explosion augmenterait. Il suffirait d’ouvrir une soupape pour faire retomber la tension.
C’est, au fond, une vision tout à fait hydraulique de l’émotion.
Dans cette logique, le punching-ball ne constituerait pas une incitation à l’agressivité, mais un outil de prévention : une modalité contrôlée d’expression d’un affect intense.
La théorie est séduisante.
Cohérente.
Presque évidente.
Mais que montrent réellement les données ?
2. Ce que montrent les travaux expérimentaux
Cette hypothèse de la catharsis n’est pas restée au stade spéculatif. Elle a été testée, de manière expérimentale, depuis plusieurs décennies.
L’un des travaux les plus cités est celui de Brad Bushman, qui a précisément cherché à vérifier l’idée selon laquelle exprimer physiquement la colère permettrait de la diminuer.
Dans ses protocoles, des participants étaient d’abord mis en situation de frustration ou de provocation. On leur proposait ensuite différentes modalités : frapper un punching-ball en pensant à la personne qui les avait irrités, frapper sans focalisation particulière, ou simplement attendre sans activité de décharge. L’hypothèse intuitive était claire : la décharge physique devait réduire l’agressivité ultérieure.
Les résultats ont montré l’inverse de ce que prédit la théorie de la catharsis.
Les participants ayant frappé le punching-ball en ruminant leur colère présentaient davantage d’agressivité comportementale par la suite que ceux n’ayant pas eu recours à cette « décharge ». Autrement dit, l’expression motrice de la colère, lorsqu’elle s’inscrit dans l’état émotionnel initial, tend à l’entretenir et à la renforcer plutôt qu’à l’apaiser.
Plus largement, les revues de la littérature sur l’agression convergent vers un constat similaire : les activités qui mobilisent l’agressivité (crier, frapper, ruminer activement) augmentent l’activation physiologique et maintiennent l’état émotionnel négatif au lieu de le résorber.
Ce point est essentiel.
Car l’émotion intense n’est pas seulement une « énergie à évacuer », mais un état psychophysiologique complexe, associant activation sympathique, focalisation attentionnelle et ruminations cognitives. Or, frapper un objet en étant en colère ne favorise ni l’apaisement physiologique ni la mise à distance cognitive. Cela prolonge l’état d’activation.
L’exercice physique en lui-même peut bien sûr avoir des effets régulateurs. Mais ces effets apparaissent surtout lorsqu’il est décorrélé de la rumination émotionnelle, prolongé dans le temps, et inscrit dans une dynamique de régulation globale. Une décharge brève, centrée sur la colère, ne correspond pas à ces conditions.
Ainsi, loin de « vider » la colère, la décharge motrice ciblée peut fonctionner comme un amplificateur : elle renforce les cognitions agressives, consolide les scripts comportementaux associés et maintient l’organisme dans un état d’activation.
L’intuition de la catharsis est donc séduisante.
Les données expérimentales, elles, le sont beaucoup moins.
3. Pourquoi cette logique est particulièrement discutable en psychiatrie
Même en admettant, par hypothèse, qu’une forme de décharge puisse avoir un effet ponctuel dans certaines situations de la vie quotidienne, la transposition directe au champ psychiatrique pose problème.
Car la crise psychiatrique n’est pas un simple excès d’énergie motrice.
Elle correspond le plus souvent à un état de débordement émotionnel, cognitif et relationnel.
Agitation anxieuse, détresse émotionnelle, exaltation de l’humeur, désorganisation psychotique, réactivation traumatique : dans ces situations, l’enjeu central n’est pas d’ »évacuer » une tension musculaire, mais de contenir une hyperactivation globale du système psychique.
Or, proposer un objet à frapper repose implicitement sur l’idée que l’agressivité serait une pression à décharger. Cette lecture simplifie à l’extrême la fonction du comportement en crise. Elle risque même de la méconnaître.
Dans de nombreux tableaux cliniques, le passage à l’acte n’est pas une simple accumulation de colère, mais :
- une tentative de régulation émotionnelle,
- une réponse à une angoisse massive,
- un mode d’expression relationnel,
- ou une désorganisation des capacités d’inhibition.
Dans ce contexte, encourager une décharge motrice ciblée peut avoir plusieurs effets paradoxaux.
D’une part, cela maintient l’activation physiologique. Frapper, s’agiter, mobiliser intensément le corps dans un état de colère entretient l’activation sympathique plutôt que de favoriser l’apaisement.
D’autre part, cela peut renforcer les scripts comportementaux d’acting-out. Le patient apprend, de manière implicite, que la montée de tension appelle une réponse motrice agressive, même si elle est dirigée vers un objet neutre.
Enfin, il existe un effet symbolique non négligeable.
Installer un punching-ball dans un service, c’est institutionnaliser une modalité particulière de gestion de la crise : la décharge plutôt que la régulation, l’expression brute plutôt que la transformation psychique.
Autrement dit, on ne propose pas seulement un objet.
On propose un modèle de réponse à l’émotion.
Or, les approches contemporaines de la régulation émotionnelle, qu’elles soient issues des thérapies comportementales, de la psychiatrie institutionnelle ou des modèles neurobiologiques, insistent au contraire sur la diminution de la stimulation, la contenance relationnelle, et la restauration progressive des capacités d’autorégulation.
Dans cette perspective, l’objectif n’est pas d’accélérer la décharge, mais de ralentir l’escalade.
4. L’illusion d’une solution simple : enjeux institutionnels et symboliques
Si la proposition du punching-ball persiste malgré des données peu favorables, ce n’est sans doute pas uniquement pour des raisons théoriques. Elle répond aussi à une réalité institutionnelle : la difficulté à faire face à la crise.
La crise psychiatrique est éprouvante.
Pour le patient, bien sûr.
Mais aussi pour les équipes.
Elle confronte à l’imprévisibilité, à la montée de tension, au risque de passage à l’acte, et à un sentiment d’impuissance souvent difficile à tolérer. Dans ces moments-là, l’absence de solution immédiate est elle-même une source de tension institutionnelle.
Un objet concret devient alors particulièrement séduisant.
Visible.
Disponible.
Actionnable.
Il donne le sentiment d’agir.
De proposer une réponse.
De ne pas rester démuni face à l’intensité émotionnelle.
Mais cette matérialité même peut constituer un piège.
Car elle transforme une problématique relationnelle, psychique et contextuelle en une question d’aménagement matériel.
Le punching-ball cesse alors d’être un simple objet pour devenir un objet-solution.
Un dispositif supposé absorber, à lui seul, une dynamique de crise qui relève en réalité de la présence soignante, de la relation et du lien thérapeutique.
Or, introduire un tel objet dans un espace de soin n’est jamais neutre.
Les patients ne se contentent pas d’utiliser les objets.
Ils en interprètent aussi la signification.
Un tel dispositif peut ainsi être perçu comme une autorisation implicite de l’agir, voire comme une validation institutionnelle d’un mode d’expression par la violence, même symboliquement déplacée.
L’institution n’offre alors pas seulement un exutoire matériel.
Elle incarne, dans son environnement même, un certain modèle de la régulation émotionnelle : celui de la décharge motrice plutôt que celui de la contenance et du ralentissement.
5. Ce que proposent réellement les approches contemporaines de la crise
À l’inverse du modèle de la décharge, les approches actuelles de la gestion de crise en psychiatrie reposent sur un principe presque opposé : non pas évacuer l’émotion par l’activation, mais diminuer progressivement l’hyperactivation.
Une crise correspond le plus souvent à un état d’emballement psychophysiologique.
Accélération motrice.
Focalisation attentionnelle.
Diminution des capacités d’inhibition.
Altération du traitement relationnel.
Dans cet état, ajouter de l’activation, même sous forme contrôlée, n’a rien d’anodin. Frapper, s’agiter, mobiliser le corps dans un registre agressif peut prolonger l’état de tension plutôt que favoriser son extinction.
Les recommandations cliniques contemporaines insistent au contraire sur des stratégies de désescalade. Celles-ci ne visent pas l’expression maximale de l’affect, mais sa régulation progressive.
Cela passe d’abord par la présence soignante.
Une présence stable, contenante, non surstimulante, capable de tolérer l’intensité émotionnelle sans l’amplifier.
Ensuite par la désescalade verbale :
nommer l’état émotionnel, ralentir le rythme de l’échange, proposer des alternatives, restaurer un minimum de contrôle perçu par le patient.
L’environnement joue également un rôle majeur.
La réduction des stimuli sensoriels, l’éloignement des situations de tension, l’accès à des espaces apaisants ou faiblement stimulants sont souvent plus régulateurs qu’un dispositif centré sur l’action motrice.
Certaines approches issues des thérapies de régulation émotionnelle vont dans le même sens : techniques de respiration, ancrage corporel non agressif, modulation sensorielle, stratégies de tolérance à la détresse. L’objectif n’est pas de « faire sortir » l’émotion, mais de permettre au système psychique et physiologique de redescendre en activation.
Autrement dit, la logique thérapeutique contemporaine n’est pas celle de la soupape, mais celle de la contenance et du ralentissement.
Dans cette perspective, proposer un punching-ball revient à introduire un outil cohérent avec un modèle de l’émotion que la clinique et la recherche ont largement nuancé.
6. Conclusion
Le punching-ball séduit parce qu’il est simple, visible et concret.
La crise psychiatrique, elle, ne l’est pas.
Réduire l’agitation à une tension à décharger revient à méconnaître sa complexité clinique.
La régulation ne passe pas par l’exutoire, mais par la contenance, la désescalade et le ralentissement.
Un objet à frapper donne l’impression d’agir.
Il ne remplace ni la présence soignante, ni l’apaisement relationnel, ni les techniques de régulation des émotions.
Un punching-ball peut absorber des coups.
Il ne contient pas une crise.
On n’éteint pas un incendie en soufflant sur les braises sous prétexte qu’il faut « faire sortir la fumée ». On limite les courants d’air et on refroidit le foyer. Le punching-ball ne fait qu’attiser les flammes ; ce qu’il nous faut, c’est apaiser le système.
Références
- Bushman, B. J. (2002). Does Venting Anger Feed or Extinguish the Flame? Personality and Social Psychology Bulletin.
- Bushman, B. J., Baumeister, R. F., & Stack, A. D. (1999). Catharsis, aggression, and persuasive influence. JPSP.
- Gross, J. J. (1998). Emotion regulation: An integrative review. Review of General Psychology.
- NICE (2015). Violence and aggression: short-term management in mental health settings.


Merci de m indiquer pour qu’elle raison je reçois ce mail .
Bien à vous
Dr Heck
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Merci pour cette analyse documentée