Dépression résistante et TCC

Les antidépresseurs se révèlent insuffisamment efficaces dans deux tiers des cas de dépression caractérisée. Le pronostic de ces patients peu ou pas aidés par le traitement médicamenteux demeure globalement médiocre et souvent lié à la pertinence de mesures complémentaires mises en place par eux-mêmes ou leur médecin. La « cuisine » médicamenteuse (changement, ajout d’un second antidépresseur ou d’un stabilisateur de l’humeur) peut satisfaire autant qu’elle peut exposer à davantage d’effets secondaires voire à des escalades plus ou moins hasardeuses. La psychothérapie est souvent brandie comme la grande mesure noble et salvatrice qui permettra au patient de se libérer de ses vieux démons, et de guérir, s’il le veut bien. Étrangement, cette vision très caricaturale est aussi bien présente chez les professionnels que chez les patients et leur entourage. Dans notre beau pays, la psychothérapie est majoritairement imprégnée par la psychanalyse dont les principes entretiennent cette pensée magique. Les patients s’engouffrent alors dans un puits sans fond à la recherche d’une révélation, d’un « déclic », d’un traumatisme ignoré, oublié ou refoulé qui pourrait expliquer d’une manière ou d’une autre leur souffrance actuelle. Certains se lassent, d’autres persistent et finissent parfois par aller mieux (la dépression peut aussi évoluer spontanément vers la rémission). D’autres encore s’orientent vers une thérapie cognitive et comportementale (TCC), davantage axée sur le présent, l’avenir et la recherche active de solutions. Cette méthode n’est certainement pas miraculeuse mais ses représentants ont au moins la décence d’évaluer leur efficacité selon les principes de la médecine basée sur les preuves.

Une étude récemment publiée dans le prestigieux Lancet évalue l’efficacité de la TCC en complément d’un traitement antidépresseur insuffisamment ou non efficace.

Les 469 participants à cette étude présentent un épisode dépressif sévère (28%), modéré (58%) ou léger (14%) qui ne s’inscrit pas dans l’évolution d’un trouble bipolaire, d’une schizophrénie ou d’un abus de substances. Ils bénéficient tous d’un traitement antidépresseur depuis au moins 6 semaines et sont répartis aléatoirement dans deux groupes : le premier est dédié à la prise en charge classique ou habituelle, au second y sont ajoutées entre 12 et 18 heures de TCC.

Les résultats sont plutôt encourageants :

  • À 6 mois, 46% des patients du groupe TCC sont répondeurs (disparition de plus de la moitié des symptômes dépressifs) contre 22% dans l’autre groupe.
  • À 1 an, 55% des patients du groupe TCC sont répondeurs contre 31%.

Si de plus en plus de professionnels se forment aux TCC, il reste encore extrêmement difficile d’en bénéficier, même en région parisienne. Mieux vaut être riche et/ou savoir attendre. Les psychiatres ne disposent souvent pas du temps nécessaire pour une activité purement psychothérapeutique. Lorsque c’est le cas, il faut choisir entre des tarifs souvent très dissuasifs en libéral et des délais d’attente intolérables dans les établissements publics, qu’il s’agisse de psychiatres ou de psychologues. La psychiatrie publique sectorielle, hospitalière ou ambulatoire, toujours très imprégnée de psychanalyse, contrarie l’ouverture à d’autres courants. L’offre de soin de la plupart des centres médico-psychologiques (CMP) reste ainsi globalement verrouillée sur l’orientation psychanalytique, au détriment des patients.


Wiles N and al. Cognitive behavioural therapy as an adjunct to pharmacotherapy for primary care based patients with treatment resistant depression: results of the CoBalT randomised controlled trial. The Lancet, Feb 2013. Vol. 381(9864): 375-84. Published Online: 7 December 2012

8 Comments

  1. C’est très compliqué de faire précisément la distinction entre les troubles de l’humeur, le  » borderline  » , la bipolarité ( I, II ou III ? ) la « dépression saisonnière », les descriptions symptomatiques se chevauchent, se croisent, s’éloignent puis se rejoignent …. Les traitements tatonnent, se succèdent , puis enfin, on pense poser un diagnotique précis, voire définitif.. mais le doute subsiste : aléatoire ? héréditaire ? , quelque chose nous aurait échappé depuis des années, voire des générations ? c’est pour la vie ? oui ? non ? c’est grave ? ou pas tant que ça ? handicapant ?? bref, c’est vertigineux ….
    En tout état de cause, la prise en charge par la maitrise comportementale, de l’affectif/ affection, de l’ émotion , de sa relation avec ses proches, du monde extérieur , est efficace et rassurante car elle aide à vivre le présent et à se projeter dans l’avenir , contrairement , effectivement, à la psychotérapie qui ramène à des souffrances , ou encore pire, à en découvrir qui seraient restées  » cachées derrière  » , et qui de toutes façons ne peuvent être effacées ! quel est l’intérêt de remuer le couteau dans la plaie ?

  2. Un petit descriptif de ce à quoi ressemblent ces pratiques TCC dans le cas de la dépression me semblerait pertinent pour qu’on puisse juger sur pièce de quoi il en retourne. Je me souviens par ailleurs d’une étude qui mentionnait que le vécu subjectif de la dépression pouvait persister à être négatif alors que les symptômes disparaissaient. Dans un tel contexte, il me paraît judicieux de ne pas juger de l’efficacité uniquement sur les symptômes, mais aussi sur le contenu de la thérapie TCC.

    Avec un peu de chances, cela permettra de sortir les dépressifs un peu de cette église psychanalytique.

    1. Le but de ce billet n’était pas de décrire le contenu d’une TCC de la dépression mais vous avez raison : il existe peu de ressources sur le net décrivant précisément comment ça se déroule. J’essaierai de remédier à ça comme je le peux dans un prochain billet en dégageant quelques grands principes avec des exemples précis. Cependant, il est difficile de ne pas survoler le sujet, à moins d’écrire un bouquin. Et des bouquins, il y en a déjà, très bien écrits par des auteurs dont la compétence n’est plus à prouver.
      Lorsque vous écrivez que « le vécu subjectif de la dépression pouvait persister à être négatif », je présume que vous évoquez la persistance de pensées négatives et/ou des distorsions cognitives fréquemment rencontrées dans la dépression. Il s’agit également de symptômes à part entière. LA TCC n’est pas une méthode miraculeuse ou infaillible et la dépression reste souvent difficile à soigner. Il est tout à fait possible, et pas rare, qu’une TCC ne permettent pas de venir à bout de tous les symptômes, avec ou sans médicaments, avec ou sans des mesures médico-sociales…
      Merci pour votre commentaire en tous cas.

      1. Vous présumez que j’évoque la persistance de pensées négatives et/ou de distorsions cognitives. Non. L’étude que j’avais lu s’intéressait plutôt à l’estimation rétrospective et subjective de la date de sortie de dépression. Cette date se trouvait être postérieure à la disparition des symptômes (au sens des éléments instantanément observables par un tiers extérieur).

        1. Intéressant. Mais cette étude conclut-elle que ce phénomène pourrait être spécifique aux TCC?

          1. Je n’ai pas retrouve le lien de cette étude (que j’avais vu passee sur phys.org), mais non, il ne s’agissait pas spécifiquement de TCC, mais de considérations globales sur les différences de perception entre patient et soignant (si on accepte cette terminologie).

            L’intérêt de cette notion de perception à posteriori de la date de rémission me semble être qu’il s’agit d’un des rares éléments « statistiquement objectivable » permettant d’apprécier l’adéquation entre une approche symptomatique de la dépression et la perception la plus temporellement consistante possible de la part du patient.

            C’est une thématique qui me paraît importante quand on cherche à critiquer une thérapie. Cela étant, les méthodes TCC que vous évoquez semblent mettre l’accent le « présent et le futur », et en ce sens, il est peut-être intéressant de voir si cette perspective change le decalage de perception entre patient et soignant. C’est le sens que j’ai voulu donner à mon premier commentaire.

  3. Réclame

    Bonjour,

    Pour ceux que cela intéresse, j’ai créé un site qui rassemble tous les symptômes de la dépression, ses principaux traitements et modes de prévention.

    N’hésitez pas à faire un tour

    Belle journée,

    1. Avec toute cette pub sur votre page, ça pourrait rapporter gros…

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