Comment diaboliser l’antipsychiatrie

L’antipsychiatrie, ça nous emmerde. Ça parle de pouvoir, de contrainte, de normalité, de violence institutionnelle et de confiscation de la parole. Vous savez, tous ces sujets désagréables qui peuvent nous inciter, ou pire, nous obliger à réfléchir à nos pratiques.

Mais ne vous en faites pas. En vrai, nous n’avons pas à répondre à l’antipsychiatrie. Il suffit de la diaboliser.

Je vous offre gracieusement une méthode qui demande peu de connaissances historiques, aucune lecture militante particulière et seulement quelques compétences élémentaires en rhétorique. Suivez attentivement les étapes, de préférence dans l’ordre.

1. Ne définissez surtout pas l’antipsychiatrie

C’est primordial. Si vous commencez à la définir précisément, vous êtes vite confrontés à des problèmes : courants différents, désaccords internes, critiques plus ou moins radicales et objectifs parfois contradictoires. Il faudrait alors distinguer la critique des diagnostics, celle de la coercition, celle du pouvoir médical, celle des traitements, celle de l’institution et celle de la psychiatrie comme dispositif de contrôle social.

Nous on sauve des vies bordel ! On n’a pas le temps pour ces conneries.

Employez donc systématiquement le mot dans un sens le plus large possible : est antipsychiatrique toute personne qui critique un psychiatre, un diagnostic ou un médicament. N’hésitez pas à y ajouter les usagers en colère, les militants handicapés, les psychanalystes réfractaires à l’évaluation, les coachs en santé, les complotistes, les vendeurs de compléments alimentaires et votre dernier patient qui refuse d’augmenter son traitement.

Grâce à cette définition, nous avons un avantage massif. Elle permet d’attribuer à l’ensemble du mouvement les propos les plus absurdes tenus par n’importe lequel de ses membres supposés. Pas mal hein ?

Ainsi, l’antipsychiatrie, ce sera tout ce qui nous dérange, sans avoir à préciser de quoi on parle.

2. Sélectionnez les spécimens les moins défendables

Bon maintenant que votre adversaire est désigné, il ne faut absolument pas parler de ses arguments les plus solides.

Nous allons donc éviter les textes consacrés aux soins sans consentement, à l’isolement et à la contention, aux discriminations, aux droits ou à toute asymétrie de pouvoir entre soignants et patients. Non c’est un coup à se retrouver avec des critiques documentées, et même parfois reprises par des institutions officielles, des trucs que nous aurions du mal à faire passer pour un délire collectif.

Je vous conseille plutôt les vidéos très énervées, les témoignages maladroits ou ce genre de publication qui annonce que les médicaments ont détruit toute une génération. Plus c’est excessif, mieux c’est. Et c’est encore mieux si c’est la scientologie.

Vous présentez ensuite cet exemple comme une sorte de fenêtre ouverte sur le mouvement tout entier. Et si quelqu’un ose vous reprocher de généraliser à partir d’un cas isolé, clamez haut et fort que ce n’est pas vous qui généralisez. Ce sont eux !

3. Fusionnez toutes les critiques

L’antipsychiatrie a cette manie de s’attaquer à des objets différents. Ce genre de complexité pourrait donner l’impression qu’elle possède une pensée. Vous devez donc tout mélanger. Exemples :

  • Critique des traitements forcés = refus des médicaments
  • Critique de la surprescription = négation de leur efficacité
  • Critique des catégories diagnostiques = négation de toute souffrance psychique
  • Dénonciation de la contention = projet de laisser les personnes dangereuses courir librement dans la rue
  • Défense du consentement = incapacité à comprendre qu’une personne malade ne sait pas toujours ce qui est bon pour elle
  • Critique de l’institution psychiatrique = attaque personnelle contre tous les psychiatres (alors que #notallpsychiatrists)

Ainsi, vous transformez plusieurs questions difficiles en une seule position totalement grotesque : l’antipsychiatrie est contre les diagnostics, contre les médicaments, contre les soins, contre les médecins, contre les hôpitaux et probablement contre le fait d’aller mieux.

Et surtout, n’oubliez pas de poser la question qui tue : « Mais vous proposez quoi à la place ? »

4. Faites comme si l’antipsychiatrie voulait supprimer toute forme de soin

Alors là, clairement, bannissez de votre discours les notions suivantes : autodétermination, entraide, groupes de soutien, directives anticipées, réduction des risques, lieux de répit, pair-aidance ou ressources permettant de traverser une crise.

Commencez plutôt par poser le dilemme suivant :

  • soit la psychiatrie telle qu’elle existe
  • soit l’abandon complet des personnes en souffrance

Vous pourrez ensuite raconter le cas hypothétique d’une personne délirante, suicidaire, désorganisée, violente, nue sur une autoroute et refusant toute aide. Demandez à votre interlocuteur ce qu’il compte faire dans cette situation précise.

Si celui-ci ne fournit pas immédiatement une solution parfaite, applicable partout et ne comportant aucun risque, considérez que l’antipsychiatrie tout entière vient d’être réfutée.

La psychiatrie réelle peut manquer de lits, de personnel, de temps, d’alternatives et de données solides. En revanche, ses opposants doivent disposer d’un système complet, immédiatement opérationnel et infaillible.

C’est ce que j’appelle le principe de proportionnalité rhétorique.

5. Tournez en ridicule le vocabulaire des personnes concernées

Vous savez, ces personnes qui se présentent comme des survivantes de la psychiatrie, et bien ne cherchez pas à comprendre l’histoire politique du terme ni ce qu’elles disent avoir vécu. Comparez-les plutôt à des survivants de guerre, de cancer ou de catastrophe naturelle. L’objectif, c’est de montrer qu’elles exagèrent et se donnent beaucoup trop d’importance.

Idem pour les expressions « violence psychiatrique », « psychophobie », « sanisme » ou « trauma institutionnel ». Prononcez-les bien lentement, avec un petit sourire. Et n’oubliez pas de dessiner des guillemets avec les doigts !

Ainsi, vous ne prétendez jamais que l’expérience décrite est fausse. Vous rendez juste socialement embarrassante la manière de la nommer. Si le vocabulaire d’un groupe semble ridicule, sa parole le devient aussi.

6. Psychologisez la colère

Nous savons depuis des siècles qu’une critique politique devient beaucoup moins dangereuse si on la transforme en symptôme individuel. Exemples :

  • Dénoncer une institution = régler ses comptes
  • Montrer un rapport de pouvoir = projeter une mauvaise expérience
  • Contester une décision médicale = manquer de recul
  • Critiquer les conditions d’une hospitalisation = rester dans le déni de sa maladie
  • Demander à être entendu = chercher une validation ou attirer l’attention
  • Interlocuteur calme = interlocuteur qui intellectualise
  • Interlocuteur en colère = interlocuteur qui manque d’objectivité
  • Vocabulaire universitaire = influence idéologique
  • Expérience individuelle = jamais une preuve de quoi que ce soit

Franchement, si avec ça vous ne vous en sortez pas… Normalement aucune parole ne devrait vous atteindre.

7. Exigez des preuves, mais uniquement dans un sens

  • Si on vous parle de maltraitance, demandez des données
  • Si on vous parle d’effets secondaires, demandez la fréquence
  • Si on critique un diagnostic, demandez des essais controlés
  • Si on vous parle d’une pratique, demandez si elle est représentative

Ce genre de rigueur est non seulement légitime, mais essentiel. En revanche, veillez tout de même à ne pas l’appliquer avec la même intensité à vos propres affirmations.

N’oubliez jamais vos petites phrases totems :

  • « Je n’ai jamais vu cela »
  • « La plupart de mes patients vont bien »
  • « Tous les psychiatres savent reconnaître ça »
  • « En moyenne, ça se passe très bien »
  • « Ce phénomène est forcément rare, sinon je l’aurais observé »

Votre expérience est une expertise. La leur sera toujours une anecdote. Si par malheur vous tombez sur plusieurs centaines de témoignages similaires, ne paniquez pas. Il suffit d’expliquer que les communautés numériques créent des sortes de bulles vous voyez… Et si aucun témoignage n’est disponible sur Internet, vous pouvez conclure que le problème n’existe probablement pas.

Ma méthode est tellement infaillible.

8. Reconnaissez quelques problèmes pour mieux les dépolitiser

Attention tout de même. Si vous diabolisez trop grossièrement, vous allez finir par manquer de crédibilité. Il va falloir faire quelques concessions.

Reconnaissez par exemple que certains patients ne sont pas assez informés. Il est aussi de bon ton d’admettre quelques prescriptions excessives, quelques diagnostics discutables, quelques contentions regrettables et quelques sevrages mal conduits. Vous pouvez même vous laisser aller à convenir que la psychiatrie manque parfois de données à long terme.

Chacun de ces problèmes doit cependant être présenté comme une défaillance locale. Quelques exemples :

  • un professionnel mal formé
  • une communication maladroite
  • une recommandation imparfaite
  • un service en sous-effectif
  • une exception regrettable
  • une étude restant à financer

Vous ne devez jamais questionner la structure même de l’institution, la dépendance du patient, la concentration du pouvoir décisionnel ou l’existence d’une contrainte. Vous devez présenter le problème comme quelque chose qui doit toujours pouvoir être corrigé par davantage de formation, de pédagogie et, évidemment par un meilleur dialogue. C’est très important.

9. Confiez aux psychiatres le soin de définir les violences psychiatriques

Les personnes psychiatrisées peuvent bien décrire ce qu’elles ont vécu. Ce sont les professionnels qui doivent déterminer si ça compte réellement. Ainsi :

  • Une contention est une prescription médicale et non une violence, même si elle est vécue comme telle.
  • Un traitement imposé reste un soin puisque son objectif est thérapeutique
  • Une hospitalisation traumatisante a beau être regrettable, elle n’en est pas moins nécessaire.
  • Une parole humiliante doit quant à elle toujours être replacée dans un contexte de tension
  • Une restriction de liberté, évidemment, sera toujours une mesure de sécurité

Les intentions des professionnels doivent toujours peser davantage que l’expérience des patients dans votre discours. Pour résumer : si les soignants voulaient aider, ça ne peut pas être de la violence. Vous pouvez et devez reconnaître la souffrance du patient, mais jamais la violence qui l’a produite.

10. Présentez la science comme une propriété de l’institution

L’antipsychiatrie critique la validité des diagnostics, parfois les limites des essais cliniques, la construction des critères de jugement ou l’écart entre efficacité moyenne et expérience individuelle.

Ceci est à traduire immédiatement par : elle refuse la science !

Vous ne devez jamais distinguer critique d’une méthode et rejet de celle-ci. Vous ne devez jamais reconnaître que les controverses méthodologiques font partie de l’activité scientifique.

Encore mieux : placez tout simplement la médecine fondée sur les preuves d’un coté, et de l’autre les croyances militantes. Si les militants citent des études, vérifiez scrupuleusement leurs limites. Mais s’ils rappellent les limites de vos études, accusez-les de relativisme évidemment. La science doit rester une sorte de frontière morale entre les hommes raisonnables et les obscurantistes.

11. Parlez au nom des patients raisonnables

Rendons maintenant utiles ces nombreux patients satisfaits de nos soins. Ils doivent devenir et rester la majorité silencieuse.

Opposez-les donc aux militants, qui seraient trop politisés, trop en colère ou trop présents sur Internet. Les premiers (les bons) veulent simplement aller mieux. Les seconds (les mauvais) imposent leur mauvaise expérience à tout le monde. Le patient satisfait a le bon gout de rester apolitique, le patient critique est « idéologique ». Le patient raisonnable accepte que son médecin sache certaines choses mieux que lui. Il signale ses effets indésirables sans dramatiser. Il demande des explications poliment. Il comprend que certaines contraintes sont nécessaires. Évidemment, il ne généralise pas. Et surtout, il ne transforme pas sa situation personnelle en critique de l’institution.

12. Utilisez la nuance comme une arme à sens unique

N’oubliez jamais de conclure en appelant à la nuance, mais la bonne. Exemples :

  • La psychiatrie n’est évidemment pas parfaite MAIS l’antipsychiatrie exagère
  • Les médicaments ont des effets indésirables MAIS ils sauvent des vies
  • La contention est traumatisante MAIS certaines situations sont complexes
  • Les diagnostics sont imparfaits MAIS ils restent utiles

L’idée ici, c’est d’ajouter de la complexité dans le but d’amortir puis de décourager la critique. Vous obtiendrez même dans vos meilleurs jours une certaine reconnaissance des bienfaits de la psychiatrie sans avoir vous-même à reconnaître que certaines violences ne sont pas de simples accidents, mais les conséquences prévisibles d’un pouvoir institutionnel.

13. Ne vous demandez jamais pourquoi l’antipsychiatrie existe

Le bouquet final, et probablement la règle la plus importante.

Ne vous demandez jamais pourquoi des personnes ayant reçu des soins se définissent ensuite comme des survivantes. Ne cherchez jamais pourquoi elles créent leurs propres communautés, leurs ressources, leurs groupes d’entraide et leur vocabulaire. Ne vous interrogez jamais sur ce qui les conduit à préférer parfois les conseils d’inconnus sur Internet à ceux de professionnels diplômés. Jamais, jamais, jamais.

Attribuez plutôt tout ça à la désinformation, aux algorithmes, à la fragilité psychologique, aux gourous ou à une défiance générale envers la science. Vous évitez ainsi l’hypothèse plus désagréable selon laquelle ces gens ont peut-être appris à se méfier au contact même de l’institution.

PS : Bien sûr que l’antipsychiatrie peut simplifier, généraliser, se tromper et produire ses propres dogmes. Elle peut même devenir dangereuse parfois. Elle mérite donc d’être critiquée. Mais pour la critiquer, il faudrait peut-être commencer par l’écouter hein… 

Ce site et l’ensemble de ses ressources restent accessibles gratuitement.
Si une fiche ou un article vous a été utile, vous pouvez contribuer aux frais du site.

Commentaires

2 réponses à « Comment diaboliser l’antipsychiatrie »

  1. Avatar de John Herbert
    John Herbert

    Bonjour Igor,
    L’antipsychiatrie est formulé par David Cooper dans les années ’60. Lui même un psychiatre.
    Quand on n’a pas de qualifications formelle dans la matière mais qu’on maîtrise notre sujet, là il y a problème… Et c’est certainement institutionnelle. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on as.
    Fraternellement John Herbert.

  2. Avatar de John Herbert
    John Herbert

    J’ai écouté Townes Van Zandt, heureux. Puis j’ai écouté de la musique folk russe figurant la balalaika, les voix sont ardente et la musique sublime (aussi).
    Cordialement John Herbert.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur ALIÉNISTE & ROCKOLOGUE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture