Certains diront à partir du premier titre éponyme de Black Sabbath. C’est à la fois très vrai et beaucoup plus complexe. Le metal a toujours été beaucoup plus facile à reconnaitre qu’à définir. On pourrait dire que c’est du hard rock en plus lourd, en plus fort, en plus rapide, en plus agressif voire en plus virtuose. Or aucune de ces caractéristiques ne peut définir à elle seule le mouvement.
Loin de me contenter de ce premier échantillon comme acte de naissance, je vous propose de prendre quelques groupes situés autour de cette frontière hard rock / heavy metal et d’essayer d’isoler une par une les caractéristiques qui construiront son langage au cours des années 70. Les 11 groupes sélectionnés sont probablement parmi les plus emblématiques en la matière, mais beaucoup d’autres auraient évidemment mérité d’être mentionnés.
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Le metal, c’est lourd
On ne le qualifie pas de heavy pour rien. Les guitares sont évidemment saturées, les riffs massifs et les tempos pesants.
Black Sabbath — Black Sabbath (1970)
Il n’y a pas de meilleur point de départ : le tempo funèbre, le riff énorme construit autour du triton, la cloche évidemment mais la voix terrifiée d’Ozzy sous la pluie. La lourdeur ici est avant tout un moyen de créer une tension.
Deep Purple — Into the Fire (1970)
La même année, Deep Purple propose ce riff un peu moins lent mais tout aussi massif et menaçant. La lourdeur est bien là mais ne suffit déjà plus à trancher car à côté, le groove et le rebond de la section rythmique nous ramènent également vers le hard rock.
Budgie — Guts (1971)
Budgie pousse ici plus loin la logique de la pesanteur pour un résultat presque caricatural : un riff énorme, une basse proéminente, un son bien épais et une lenteur presque écrasante. On pourrait se croire proche de Black Sabbath mais le morceau conserve tout de même une souplesse blues-rock.
Blue Öyster Cult — Cities on Flame with Rock and Roll (1972)
Là aussi on est sur quelque chose de très lourd. Et pourtant, il ne suffit pas d’un riff colossal pour transformer un morceau en metal. Derrière cette masse sonore, on découvre un swing et une pulsation très profondément rock.
Le metal, ça fait peur
Le metal cultive le malaise, la menace, l’obscurité et parfois le surnaturel jusqu’à faire de l’inquiétude une esthétique musicale à part entière.
Black Sabbath — War Pigs / Luke’s Wall (1970)
Ici pas besoin de démons. Les hommes peuvent très bien faire le boulot eux-mêmes avec la guerre, la destruction et l’apocalypse. Les changements de dynamique, les riffs et la voix d’Ozzy procurent à ce titre une dimension quasi-prophétique.
Led Zeppelin — Dazed and Confused (1969)
Led Zeppelin est encore ici très ancré dans le blues et le psychédélisme mais parvient à transformer tout ça en quelque chose de très inquiétant. Cette lenteur, cette basse descendante, l’archet de Page et les contrastes entre sections installent un climat menaçant typique de ce que deviendra le metal.
Uriah Heep — Rainbow Demon (1972)
Les gros sabots d’Uriah Heep prennent ici la forme d’un riff lourd, d’un orgue massif et d’un personnage fantastique, ce qui rapproche très clairement obscurité musicale et imaginaire surnaturel. Si ce n’est pas encore vraiment du metal, un de ses décors est posé.
Scorpions — In Trance (1975)
La noirceur prend sur ce titre une dimension plus mélodramatique. Les allemands s’éloignent d’un blues-rock basique pour installer cette mélancolie tendue et théâtrale qui nourrira une partie non négligeable du metal européen.
Le metal voit grand
Le metal puise notamment dans le classique le goût de la démesure et des constructions ambitieuses, ce qu’il partage alors avec le rock progressif naissant. Un morceau peut devenir bien autre chose qu’une chanson alternant couplets et refrain…
Deep Purple — Child in Time (1970)
Ce n’est pas son riff qui fait de ce titre un ancêtre du metal. C’est son gigantisme, ses dix minutes de progression lente, son explosion instrumentale, son retour au calme, avec un Gillan qui pousse sa voix jusqu’à l’extrême.
Uriah Heep — Gypsy (1970)
Uriah Heep nous propose ici un riff monumental qui sert de fondation à une pièce ambitieuse. L’orgue, les développements instrumentaux, les soli et le chant théâtral montrent bien à quel point les frontières étaient encore poreuses à cette époque.
Budgie — Nude Disintegrating Parachutist Woman (1971)
Nous avons là une alternance de lourdeur et de digressions avec des changements de dynamique et des passages plus psychédéliques. Budgie construit son morceau autour d’un riff tortueux plutôt que sur le modèle d’une chanson plus classique.
Judas Priest — Victim of Changes (1976)
Cinq ans plus tard, les mêmes ambitions sont toujours là mais Judas Priest passe à la vitesse supérieure avec plusieurs riffs, des accélérations, des ralentissements, des montées dramatiques et Halford qui passe du murmure à des aigus stratosphériques.
Le metal s’affranchit du blues
Le metal se laisse de moins en moins gouverner par tout un vocabulaire à base de grilles d’accords, de boogie et d’improvisations pour développer sa propre grammaire autour de laquelle tout le reste s’organise.
Queen — Son and Daughter (1973)
Le blues imprègne encore le jeu de Brian May mais le morceau n’est déjà plus construit comme du blues-rock. Son riff lourd et chantourné est encore interrompu par des séquences un peu boogie mais les harmonies vocales nous emmènent clairement vers autre chose.
Judas Priest — The Ripper (1976)
Le blues reste ici perceptible à travers certains phrasés de guitare mais ce n’est plus lui qui pose les fondations du morceau. Celui-ci est organisé autour de riffs anguleux, de chromatismes, de changements de structure et d’un chant théâtral.
Scorpions — The Sails of Charon (1977)
Uli Jon Roth utilise sur cette pièce des intervalles inhabituels et des phrasés qui regardent plus volontiers vers le classique que vers le blues, à grand renfort de modes et de pédales pour un résultat absolument titanesque et annonciateur du metal néoclassique.
Rainbow — Stargazer (1976)
Ici, le groupe de Blackmore et Dio convoque carrément un orchestre. Les influences classiques et autres mélodies orientalisantes sont mises au service d’une construction épique qui ouvre la voie au heavy, au power metal et bien sûr au metal progressif ultérieurs.
Le metal, ça joue vite
La vitesse deviendra vite (c’est le cas de le dire) l’un des grands outils de certaines formes de metal. Certains s’engouffrent déjà dans cette voie de l’accélération bien avant les années 80.
Led Zeppelin — Communication Breakdown (1969)
Le riff est sec, attaqué frénétiquement, le morceau est court et laisse peu de place pour respirer. Si tout est déjà joué avec une violence inhabituelle pour l’époque, le moteur reste fondamentalement celui du rock’n’roll.
Blue Öyster Cult — The Red and the Black (1973)
Même constat quelques années plus tard avec le Cult. Tout va très vite, les guitares avalent du bitume, la batterie pousse constamment vers l’avant, mais derrière cette agressivité, la pulsation reste celle du rock’n’roll. La vitesse nous rapproche de la frontière sans la franchir.
Queen — Stone Cold Crazy (1974)
Si Queen ne deviendra jamais un groupe de metal, ce titre aux allures de thrash sera pourtant repris par Metallica. Ces deux minutes seize défilent sans aucune graisse, avec des guitares mitraillées et ce chant si précipité.
Budgie — Breadfan (1973)
Le riff est ultra-rapide, attaqué sèchement, énergiquement et propulsé bien en avance sur son temps. Là encore, Metallica ne s’y trompera pas et reprendra cet ovni qui en inspirera également bien d’autres.
Le metal cultive la virtuosité
Le metal fera de la maîtrise instrumentale (particulièrement de la guitare) non seulement un moyen mais parfois un vrai spectacle. Les soli, la vitesse, la précision, les harmonisations et autres prouesses techniques deviendront parties intégrantes de son esthétique.
Deep Purple — Highway Star (1972)
Blackmore transforme ici un solo de guitare en démonstration de virtuosité classisante, tandis que la réponse de Jon Lord à l’orgue n’a rien à lui envier. Vitesse, précision et mise en scène de la technique sont déjà là, bien avant d’être officiellement intégrées dans le vocabulaire du metal.
Thin Lizzy — Emerald (1976)
Si le groove de Thin Lizzy reste clairement celui du hard rock, Gorham et Robertson développent des harmonisations à deux guitares dont le metal britannique s’inspirera très prochainement, notamment ces gredins d’Iron Maiden.
Rainbow — A Light in the Black (1976)
Ici la démonstration n’interrompt plus la chanson mais en fait carrément partie. Blackmore et Tony Carey s’y lancent dans un long dialogue de vitesse, de précision et de complexité qui devient le sujet principal du morceau.
Scorpions — He’s a Woman – She’s a Man (1977)
Avec Uli Jon Roth, la virtuosité ne se limite plus au solo : vélocité, précision et sophistication du phrasé traversent tout le morceau. Non seulement la difficulté technique n’est plus dissimulée mais elle s’exhibe et contribue au plaisir de l’écoute.
Le metal construit un imaginaire
Le metal va aussi se fabriquer un monde. Mythologie, fantasy, guerriers, monstres et autres personnages fantastiques permettent au rock de quitter le quotidien pour investir des univers plus vastes et démesurés.
Led Zeppelin — Immigrant Song (1970)
Le cri de Robert Plant semble déjà annoncer une longue descendance de chanteurs beaucoup trop satisfaits de partir au combat. Ici nous avons des dieux, le Valhalla et des guerriers venus des glaces.
Uriah Heep — Bird of Prey (1971)
Cette combinaison du fantastique et d’un chant volontairement excessif deviendra tout à fait naturelle dans le metal. David Byron pousse cette théâtralité jusqu’à la caricature sur ce titre qui mêle hard rock, prog et fantasy.
Queen — Ogre Battle (1974)
Queen ne se contente plus ici de durcir le rock mais nous transporte dans la bataille avec des ogres (bien sûr), des cris et des harmonies vocales démesurées. C’est tout un monde qui se construit à travers nos oreilles et qui nous donne l’impression d’y assister.
Rainbow — Kill the King (1978)
Le titre du morceau en dit déjà pas mal sur le récit médiéval/fantasy auquel on peut s’attendre. Mais ce sont surtout l’héroïsme, la vitesse, la virtuosité, la dramatisation et les cavalcades qui annoncent déjà le heavy et le power metal des décennies suivantes.
Le metal franchit la frontière ?
Maintenant que l’essentiel des ingrédients est réuni, c’est l’occasion d’examiner certains échantillons trompeurs ou au contraire tout à fait prototypiques.
Black Sabbath — Children of the Grave (1971)
Nous ne sommes qu’en 1971 et Black Sabbath délivre déjà un morceau dont le riff motorique, l’agressivité, la noirceur et la propulsion démontrent que l’évolution vers le metal n’est pas une progression linéaire.
Thin Lizzy — Warriors (1976)
Le groupe de Lynott semble ici cocher toutes les cases avec des guitares jumelles, un thème guerrier, de l’agressivité. Et pourtant, la souplesse rythmique pousse encore trop au déhanchement pour passer la frontière du metal.
Thin Lizzy — Massacre (1976)
Ils ont beau s’y reprendre avec ce titre sombre, féroce, rapide, ses cavalcades et guitares annonciatrices de la nouvelle vague de heavy metal britannique, Thin Lizzy reste Thin Lizzy. Ce groove si exquis tient encore le groupe bloqué à la douane.
Blue Öyster Cult — Godzilla (1977)
Voici le faux positif par excellence. Sur le papier, un riff aussi lent, lourd et saturé ne devrait pas avoir de mal à piétiner le moindre poste frontière. Mais l’animal, aussi massif soit-il, ne fait que se trémousser et n’a jamais semblé aussi inoffensif.
Judas Priest — Stained Class (1978)
Presque une décennie après Black Sabbath, toutes les cases sont à nouveau cochées : aucun des ingrédients n’est ici vraiment outrancier, mais le tout forme un ensemble cohérent. Nous sommes ici au terme de cette aventure mais encore au début de l’histoire du metal.
Où est donc cette fichue frontière ?
Partout ? Nulle part ? Les deux à la fois ? Il n’y a évidemment pas de frontière bien nette. Les ingrédients du metal existaient déjà bien avant lui. Certains les ont réunis très tôt, comme Black Sabbath, d’autres se sont contentés de les saupoudrer plus ou moins délicatement au fil des années 70, d’autres encore, comme Judas Priest, ont consacré beaucoup d’efforts à mettre au point une recette qui allait devenir la norme, jusqu’à ce que…



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