Pourquoi les victimes de viol se sentent coupables

Le crime est commis par l’auteur, mais c’est souvent la victime qui s’en fait le procès. Elle passe son comportement au crible, reconstitue chaque minute, examine chacune de ses « décisions » et finit par se condamner pour ne pas avoir empêché ce qu’on lui a fait.

Pourquoi cette culpabilité, aussi injuste qu’apparemment absurde, reste-t-elle si fréquente et tenace ? Pourquoi tous ces « j’aurais dû » et « je n’aurais pas dû » ne cèdent-ils pas devant un simple : « Vous n’y êtes pour rien » ?

Impuissance ou culpabilité

Si une victime arrive à identifier ce qu’elle aurait mal fait, le viol n’est plus un événement totalement subi et devient, au moins en partie, la conséquence d’une erreur qu’elle pourrait ne pas répéter. Il est en effet parfois moins effrayant de se croire coupable que de se savoir impuissante.

Ce raisonnement est faux, mais la sécurité qu’il procure n’est pas négligeable. Transformer le crime d’un autre en faute personnelle, ça restitue un ordre au monde, une causalité plus compréhensible et, surtout, une possibilité de prévention : il suffirait de ne pas répéter les mêmes erreurs pour que cela ne recommence pas. Cette culpabilité est douloureuse, mais elle rend imaginairement à la victime une part du contrôle dont l’agresseur l’a réellement privée.

Cette tentative de reprendre le contrôle n’explique toutefois pas toutes les formes de culpabilité après un viol. Celle-ci peut aussi découler directement des propos de l’agresseur, de normes morales ou religieuses, de la honte associée à la sexualité, d’un conflit de loyauté, de réactions corporelles mal comprises ou encore de la crainte d’avoir blessé ses proches.

Le biais rétrospectif

Une victime ne se reproche pas seulement ce qu’elle a fait. Elle se reproche de ne pas avoir su, avant le viol, qu’elle allait être violée. Elle ne juge plus la personne qu’elle était avec ce qu’elle savait alors, mais avec ce qu’elle sait maintenant, a posteriori.

Les signes avant-coureurs semblent souvent évidents une fois qu’on connaît la fin de l’histoire. C’est comme si le danger avait toujours été là, comme si des drapeaux rouges avaient été plantés tout au long du chemin, comme si les erreurs s’étaient enchaînées, alors que, sur le moment, il ne s’agissait que d’indices ambigus et de décisions ordinaires.

Réaction et consentement

Face à une menace, on combat ou on s’enfuit. C’est bien connu. C’est aussi à cette représentation très incomplète de la défense que la culpabilité peut s’accrocher. Or il existe bien d’autres modes de défense face à une menace extrême.

Se figer, se soumettre, obéir mécaniquement, ne plus réussir à parler, chercher à apaiser l’agresseur, lui parler gentiment, faire ce qu’il demande ou simplement attendre que cela se termine : toutes ces réactions peuvent être à la fois non délibérées et, à ce moment précis les seules réponses dont la victime dispose.

Ce qui protège parfois la vie devient alors, après coup, un motif d’autoaccusation. Ne pas avoir combattu, résisté ou cherché à fuir est interprété à tort comme une forme de consentement.

Corps et complicité

Une réponse physiologique n’est ni un désir ni une décision. Les réactions génitales telles que la lubrification, l’érection et même l’orgasme ne font pas d’un viol un rapport consenti, pas davantage qu’une accélération du rythme cardiaque ne prouve que l’on souhaitait avoir peur.

Mais cette discordance entre les réactions du corps et ce que la victime voulait peut devenir terriblement déstabilisante. À la violence de l’agresseur s’ajoute alors le sentiment d’avoir été trahie par son propre corps, comme si celui-ci avait consenti à sa place, voire la croyance culpabilisante d’avoir « aimé ça ».

Et si c’est un proche

La culpabilité peut également protéger un lien dont la victime dépend, matériellement ou affectivement. Admettre que la personne censée la protéger est dangereuse et qu’elle se trouve entièrement à sa merci constitue parfois une vérité trop menaçante pour pouvoir être reconnue, parce qu’elle ébranle toute une représentation du monde et des relations.

La faute doit donc pouvoir se trouver ailleurs. Il peut alors sembler moins dangereux de penser qu’on a mal agi, voire qu’on est soi-même une mauvaise personne, que de reconnaître la violence de celui dont on dépend. La culpabilité peut ainsi préserver au moins un peu l’image de celui dont elle dépend et, avec ça, l’idée que le monde demeure habitable.

Cette culpabilité soigneusement entretenue

La victime n’est pas seule à trouver des raisons de s’accuser. L’agresseur peut déclarer qu’elle l’a excité, qu’elle n’a pas dit non, qu’elle a fini par accepter, qu’elle est revenue le voir, qu’elle ne s’est pas défendue, qu’elle a regretté après coup ou qu’elle cherche désormais à se venger etc. L’entourage demande pourquoi elle est allée chez lui, la police pourquoi elle n’a pas crié, la justice pourquoi elle a continué à lui envoyer des messages, d’autres encore pourquoi elle en parle seulement maintenant.

Certaines de ces questions sont évidemment nécessaires, mais leur accumulation et la manière dont elles sont posées finissent par déplacer l’enquête vers la conduite de la victime plutôt que vers celle de l’agresseur. Prenez-les toutes et mettez-les bout à bout, vous n’en obtiendrez qu’une seule : pourquoi la victime n’a-t-elle pas elle-même empêché son viol ? Oui, on aide bien la culpabilité à changer de camp.

De la culpabilité à la honte

Après un viol, culpabilité et honte se mêlent rapidement. Une victime peut autant se reprocher d’avoir fait quelque chose de mal que d’avoir quelque chose de mauvais en elle. Cette honte s’accompagne souvent de la croyance que le crime n’est pas seulement quelque chose qui lui est arrivé, mais que c’est aussi quelque chose qui a révélé ce qu’elle est : une personne naïve, faible, sale, abimée et différente des autres.

C’est un peu comme si l’agresseur avait déposé cette honte sur la victime avant de s’en éloigner, beaucoup plus légèrement qu’elle.

Le bon sens ne suffit pas

Dire à une victime qu’elle n’est pas coupable est donc à la fois indispensable et insuffisant, car la culpabilité remplit une fonction : elle offre une explication, restitue une illusion de contrôle, protège parfois un lien et évite de regarder directement l’impuissance dans laquelle elle a été placée.

Il est essentiel de comprendre ce que cette culpabilité permet parfois à la victime de rendre plus supportable, puis de reprendre avec elle ce qu’elle savait à ce moment-là, les possibilités dont elle disposait réellement, les réactions automatiques de son corps et les moyens qu’elle a trouvés pour survivre. Il ne s’agit pas de lui démontrer qu’elle s’est comportée à la perfection (les victimes n’ont pas à être parfaites) mais justement de l’aider à ne plus exiger d’elle une autre forme de perfection : avoir prévu le crime d’un autre, avoir réussi à l’empêcher puis être capable de le documenter correctement.


Précision : J’emploie dans ce billet le féminin, les femmes constituant la majorité des victimes de viol, sans oublier que les hommes peuvent également subir ces violences et éprouver les mêmes réactions. J’écris par ailleurs en tant qu’homme, à partir de mon expérience clinique et de la littérature disponible. Je pense pouvoir décrire certains de ces mécanismes, mais cette position m’expose certainement à quelques angles morts.


Image : Zoey Barrett — Sexual Assault Survivor Art Show, YWCA Dayton.


Références

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Commentaires

Une réponse à « Pourquoi les victimes de viol se sentent coupables »

  1. Avatar de John Herbert
    John Herbert

    J’ai été agressé sexuellement à l’âge de 10 ans. Je n’ai rien dit à l’époque car ça m’aurait coûté plus cher encore.
    Je vous dis qu’il y a des circonstances qui sont ambiguës et cette ambiguïté peut mener à des incompréhensions et des actes pour lesquelles on porte de la peine et même du deuil pour des années après. J’ai été auteur, dans exactement ces circonstances, d’un tel incompréhension. L’agression dont j’ai été victime à l’âge de 10 ans était plus net. J’ai eu honte pendant longtemps après, pourtant j’étais victime…
    La justice est souvent très approximative dans son traitement de tout ce qui touche à ce sujet…

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