Il existe une vieille parabole chinoise que j’aime bien. Elle existe sous différentes versions, mais en général ça donne un truc comme ça :
Un vieux paysan possédait un cheval. Un jour, celui-ci s’enfuit.
Ses voisins vinrent le plaindre :
— Quelle malchance !
— Peut-être, répondit le paysan.
Quelques jours plus tard, le cheval revint, accompagné de plusieurs chevaux sauvages.
— Quelle chance ! dirent les voisins.
— Peut-être.
Le fils du paysan voulut monter l’un de ces chevaux. Il tomba et se cassa la jambe.
— Quelle malchance !
— Peut-être.
Peu après, la guerre éclata. Tous les jeunes hommes du village furent enrôlés, sauf le fils du paysan, exempté à cause de sa jambe cassée.
— Quelle chance !
— Peut-être.
Je pense qu’on peut s’arrêter là. Contrairement aux voisins, vous avez surement compris le principe.
Cette histoire est souvent présentée comme une incitation à ne pas désespérer si un malheur arrive, puisqu’on ne sait jamais ce qu’il peut produire de positif par la suite. C’est tout à fait ça mais c’est aussi un peu réducteur car le paysan ne semble pas spécialement chercher le positif dans ce qui lui arrive. Il refuse surtout de décider trop vite si ce qui vient d’arriver est une chance ou une malchance. C’est un poil différent.
Notre obsession pour la divination
Nous réagissons souvent comme les voisins, en ne jugeant pas seulement ce qui vient de se passer, mais :
- En imaginant ce que ça va changer dans notre vie
- En imaginant ce que notre vie aurait pu devenir si ça n’était pas arrivé
Quelques exemples :
- Je rate un concours → ma carrière est foutue
- Une personne me quitte → j’ai perdu l’homme ou la femme de ma vie
- Mon fils abandonne ses études → il est en train de gâcher sa vie
- Une relation de dix ans se termine → ces dix années n’ont servi à rien.
- Une maladie m’oblige à changer complètement de vie → cette maladie aura été finalement une chance.
On est aussi tout à fait capable de raisonner de la même façon des années plus tard. Exemple :
- Heureusement que je n’ai pas obtenu ce poste, sinon je n’aurais jamais rencontré ma femme !
Oui cher Monsieur, sauf que si vous aviez eu le poste, vous auriez peut-être rencontré quelqu’un d’autre et seriez devenu encore plus heureux, ou peut-être que vous auriez été tellement passionné par ce boulot que vous seriez resté célibataire et heureux de l’être. Ou alors peut-être que vous auriez démissionné au bout de trois semaines! En fait on peut tout envisager dans une vie qui n’a pas eu lieu.
C’est aussi le principe des « si seulement » : on compare notre vie réelle à une vie alternative, une sorte de scénario que l’on écrit en y mettant toutes les conséquences qui nous arrangent pour notre belle démonstration.
Mais attention évidemment car tous les regrets ne sont pas absurdes. On peut raisonnablement regretter d’avoir pris sa voiture après avoir bu si on a écrasé quelqu’un, d’avoir balancé sous le coup de la colère un truc qu’on savait blessant et qui a effectivement détruit une relation, ou aussi de ne pas avoir mis de crème solaire après avoir passé trois jours à dormir sur le ventre. L’idée c’est qu’on peut évaluer une décision à partir de ce qu’on savait au moment où on l’a prise, puis constater ensuite certaines de ses conséquences. Prétendre connaître l’ensemble des conséquences d’une décision qu’on n’a pas prise, c’est beaucoup plus… acrobatique !
Donc ce vieux paysan nous montre surtout à quel point nous sommes doués pour remplir les trous (pas dans tous les sens du terme évidemment) dès qu’une partie de l’histoire nous échappe.
À quoi peut bien servir ce « peut-être » ?
On peut dire que dans la vie courante, cette petite histoire peut aider à tempérer la catastrophisation. Il ne s’agira jamais de remplacer l’idée d’une catastrophe par celle d’une formidable opportunité évidemment mais on évitera peut-être de décider trop vite de tout ce qui va suivre.
Pour exemple, si je perds mon travail, ça implique déjà de perdre une partie de mes revenus et de devoir en chercher un autre. C’est déjà suffisamment pénible et angoissant pour qu’il soit inutile d’ajouter que ma carrière est foutue, que je ne retrouverai jamais rien d’intéressant et que je finirai sous les ponts.
Sinon, en psychothérapie, quand quelqu’un vous explique qu’une rupture a détruit sa vie, le truc n’est pas forcément de lui expliquer que cette rupture va au contraire lui permettre de se reconstruire. D’abord parce qu’on n’en sait rien, ensuite parce que ce genre de consolation peut être assez insupportable quand on est précisément en train de souffrir de la rupture en question. Mais on peut reconnaître ce qu’elle occasionne aujourd’hui sans être obligé de valider en même temps tout ce qu’elle est censée annoncer pour les vingt prochaines années.
Même principe avec une rechute. Quelqu’un qui se retrouve à nouveau hospitalisé après plusieurs mois d’amélioration peut avoir l’impression d’être revenu au point de départ. On comprend bien pourquoi : il va de nouveau mal, il est de nouveau dans le même service, parfois dans la même chambre, avec les mêmes symptômes et la même délicieuse nourriture. Et pourtant, entre les deux hospitalisations, il s’est passé six mois. Il a peut-être appris qu’un traitement l’aidait, qu’un autre ne servait à rien, repéré certaines situations qui le fragilisaient ou encore compris qu’il pouvait demander de l’aide avant d’en arriver au même point. Peut-être que ça changera la suite, ou pas du tout. Mais le simple fait d’être à nouveau hospitalisé ne permet pas encore de le savoir.
Et pour les échecs thérapeutiques ? Un antidépresseur essayé dans les règles pendant deux mois et qui ne produit aucun effet, c’est un échec thérapeutique, et c’est difficile à contester. Mais après ces deux mois, on sait au moins que ce médoc n’a pas fonctionné, ce qu’on ignorait avant. Une psychothérapie peut également ne mener nulle part et conduire à se demander si la méthode convient, si le problème avait été correctement compris ou, plus simplement, si le thérapeute et le patient ne feraient pas mieux d’arrêter de perdre leur temps tous les deux.
Mais il ne faut pas oublier que le « peut-être », ça marche dans les deux sens. On peut heureusement se réjouir d’avoir trouvé un boulot formidable, d’une rencontre amoureuse, d’un diagnostic qui explique enfin des années de difficultés ou d’un traitement qui provoque une amélioration spectaculaire. Mais ça ne nous oblige pas à savoir tout de suite quelle place tout cela aura dans plusieurs années.
N’oublions pas qu’au moment où le cheval revient, personne ne sait encore que le fils qui va se casser la jambe.
Jusqu’où peut alors servir ce « peut-être » ?
Le vieux sage peut cependant vite devenir un bel enfoiré, notamment lorsqu’il se met à expliquer à quelqu’un qui vient de subir un évènement dramatique qu’il finira peut-être par découvrir que c’était « un mal pour un bien ».
Attention car on n’est jamais très loin non plus du « tout arrive pour une raison » ou de ces fameuses épreuves qui seraient là pour nous apprendre quelque chose, ou encore de cette version de la résilience que j’adore selon laquelle il ne suffit plus de survivre à ce qui s’est passé, il faudrait aussi en sortir grandi !
Alors oui, on peut tout à fait vivre des changements positifs après quelque chose de grave. Ça peut modifier nos priorités, nous pousser à quitter une situation difficile à supporter, nous faire découvrir des ressources ou nous aider à construire quelque chose qui a du sens. Lutter contre la « pensée positive » n’implique pas de nier ces expériences.
Le problème, c’est de remonter la chaîne à l’envers, c’est de conclure que si un évènement positif est apparu après un évènement dramatique, cet évènement dramatique était finalement positif, bénéfique ou au moins nécessaire. Si la jambe cassée du fils lui permet d’échapper à la guerre, ça ne veut pas dire que la jambe cassée était une bonne chose. S’il avait pu choisir une deuxième option pour ne pas partir à la guerre sans se casser la jambe, il l’aurait certainement choisie.
Bon et enfin, il n’y a jamais aucune garantie que l’épisode suivant viendra rétablir une sorte d’équilibre. Le cheval peut aussi s’enfuir et ne jamais revenir. Le fils peut se casser la jambe, mais quand même mourir dans une guerre ultérieure, etc. Certaines expériences font principalement du mal, et pendant longtemps. Si l’on fait de ce « peut-être » une promesse selon laquelle quelque chose de bon finira forcément par arriver, on transforme une parabole sur notre ignorance en une nouvelle certitude sur l’avenir.
« Peut-être » faudrait-il ne rien faire ?
On ne peut cependant pas passer sa vie à attendre l’épisode suivant avant de décider quelque chose. On prend d’ailleurs tous les jours des décisions dont on ignore une grande partie des conséquences. Certaines sont réversibles, d’autres non. On essaie généralement de décider avec ce que l’on sait aujourd’hui, en sachant qu’une partie de ce qui en découlera nous échappe.
C’est ce qui se passe par exemple quand un psychiatre évalue un risque suicidaire. On ne sait jamais vraiment à l’avance si une personne va se suicider, ce même si elle nous dit qu’elle le veut, qu’elle a préparé un moyen de le faire et qu’elle prévoit de passer à l’acte le soir même. Le « peut-être » devient alors aussi exact qu’inutile, car il va falloir décider si on laisse cette personne repartir, si on lui propose une hospitalisation ou si la situation justifie une mesure de soins sans consentement. Et le fameux psychiatre prendra sa décision sans avoir l’information qui l’intéresse le plus : ce qui se serait passé s’il en avait pris une autre. Choisir l’hospitalisation ne permettra jamais de déduire qu’il y aurait eu suicide sans hospitalisation. S’il n’y a ni hospitalisation, ni suicide, on peut en déduire que l’hospitalisation n’était pas la seule façon d’éviter le suicide, mais on ne peut pas conclure que cette prise de risque était raisonnable.
L’incertitude ça n’empêche donc pas de décider. Ça oblige juste à décider avec ce qu’on sait, sans faire comme si on connaissait déjà la suite.
Que garder de ce vieux paysan ?
Tout cela invite à une certaine prudence dans les conclusions qu’on tire de ce qui nous arrive.
On sait ce qui s’est passé, parfois ce que ça nous fait aujourd’hui, mais beaucoup moins ce que ça donnera demain. Garder ça dans un coin de la tête suffit déjà à éviter de transformer trop vite une mauvaise nouvelle en catastrophe définitive, une bonne nouvelle en bénédiction, ou un regret en certitude sur la vie qu’on aurait eue autrement.
PS : Oui j’ai mis le vieux maitre de Shiryu en illustration. Et alors?



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