Ce billet prolonge celui-ci, intitulé « Tout n’est pas trauma, mais… », qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu auparavant.
Tout n’est donc pas traumatique : quel scoop ! Certains croient encore nécessaire de le rappeler, comme d’autres croient encore nécessaire de rappeler à tout bout de champ que la schizophrénie n’est pas un dédoublement de la personnalité à des journalistes qui n’en ont rien à carrer.
Le réductionnisme traumatique serait donc le nouveau grand danger qui menace la psychiatrie ?
Alors certes, on trouve aujourd’hui, notamment sur les réseaux sociaux, une tendance à nommer « trauma » toute expérience désagréable, toute relation décevante et tout souvenir un peu pénible. Un parent imparfait devient vite « toxique », une rupture amoureuse une blessure traumatique, une remarque vexante une violence psychologique et le moindre conflit le signe d’un système nerveux définitivement dérégulé. Oui, ce maudit peuple exagère beaucoup, vraiment beaucoup.
Mais soyons sérieux deux minutes : en psychiatrie, le problème n’a jamais été de trop prendre en compte le trauma. C’est plutôt le contraire. Et on revient de loin, de très loin, très lentement.
L’examen d’entrée du trauma
Il existe une manière assez classique de s’intéresser au trauma, celle de rechercher un trouble de stress post-traumatique dans sa forme la plus « réglementaire » :
- un gros événement bien spectaculaire
- des reviviscences racontées comme on les aime
- des cauchemars facilement rattachables à l’événement
- des conduites d’évitement bien identifiables
- une hypervigilance bien à fleur de peau
- et un lien chronologique tellement évident qu’il crève les yeux
Lorsque tous ces éléments sont présents, le trauma est autorisé à figurer dans le dossier au rayon « antécédents psychiatriques », voire carrément dans la conclusion de l’observation !
Dans le cas contraire, il est généralement relégué à la rubrique « biographie et mode de vie », entre le divorce des parents et le décès d’une grand-mère, afin que l’on puisse enfin se consacrer à identifier le trouble authentique et véritable dont souffre la personne concernée.
Pour exister aux yeux de cette police, le trauma doit être pur, clairement séparable du reste de la personne, sans quoi il devient suspect de n’être qu’une interprétation parmi d’autres. Or le trauma a une certaine tendance à ne pas respecter les frontières que nous lui avons dessinées.
Le trauma explose les frontières du TSPT
Certaines personnes ont subi des violences répétées, grandi dans un environnement où les adultes censés les protéger étaient également ceux dont elles devaient se méfier, ou vécu pendant des années dans l’imprévisibilité, l’humiliation et la peur, sans présenter pour autant le tableau classique du trouble de stress post-traumatique (TSPT).
Ces personnes apprennent beaucoup de choses au cours de ces expériences, osons le dire, traumatiques :
- que la sécurité est provisoire
- que les autres peuvent changer brutalement
- que dépendre de quelqu’un est dangereux
- que montrer sa vulnérabilité donne à l’autre une arme
- que l’on peut éviter certaines violences en devenant invisible, et d’autres en attaquant avant d’être attaqué
- que son propre corps peut devenir un endroit assez peu « fréquentable »
Le problème, c’est que ces apprentissages ne restent pas sagement rangés à côté des souvenirs en question. Ils influencent la manière de se percevoir, d’entrer en relation, de supporter un conflit, d’interpréter un silence, de demander de l’aide ou de réagir lorsque quelqu’un se rapproche un peu trop. Ils peuvent aussi participer à de la dysrégulation émotionnelle, à de la dissociation, à des conduites addictives, à des automutilations, à une méfiance extrême ou à une succession de relations chaotiques.
Mais pour la police du trauma, tout cela n’a rien de spécifique du trauma. Sans blague ! Et alors ? La fatigue n’est pas spécifique de la dépression, l’agitation n’est pas spécifique de la manie et les hallucinations ne sont pas spécifiques de la schizophrénie. On ne va pas en conclure que ça n’a plus aucun intérêt ni qu’il faut arrêter de raisonner. C’est même le contraire : l’absence de spécificité doit nous faire poursuivre nos efforts d’observation et de réflexion.
Faux duel pour faux dilemme
La police du trauma nous présente les choses comme s’il fallait choisir entre trauma et autre chose : trouble bipolaire ou trauma, autisme ou trauma, psychose ou trauma, etc. Est-ce vraiment si satisfaisant d’obtenir une réponse simple à une question qui ne l’est pas ?
On ne souffre pas forcément de fluctuations thymiques parce qu’on a été maltraité. On ne devient pas forcément autiste parce qu’on a été traumatisé. On ne peut pas non plus réduire obligatoirement une psychose à l’expression d’une histoire douloureuse.
Mais les personnes bipolaires peuvent être traumatisées. Les autistes également, tout comme les personnes psychotiques. Les personnes ayant un trouble psychiatrique ne bénéficient d’aucune immunité contre les violences, les humiliations et les expériences terrifiantes. On sait même qu’elles y sont davantage exposées. Pourtant, nous sommes plus réticents à en reconnaître les effets chez elles, pour la simple et bonne raison que nous avons déjà une explication toute faite à ce dont elles souffrent.
Une personne peut avoir un trouble dont le trauma n’est pas la cause, mais dont l’expression est profondément modelée par son histoire traumatique. Le trauma peut avoir participé à son apparition, en aggraver l’évolution, influencer la forme prise par certains symptômes ou déterminer les moyens utilisés pour ne pas s’effondrer. Il peut aussi ne rien expliquer de l’origine du trouble, mais changer radicalement la manière dont la personne vit ses relations, son corps, sa dépendance aux autres ou les soins qu’elle reçoit.
En gros, le trauma n’annule pas les autres diagnostics, et les autres diagnostics n’annulent pas le trauma. Il n’y a pas le moindre duel à organiser, en fait.
« Partout » n’est pas « derrière tout »
Prenons l’exemple d’une personne qui présente une dépression sévère après une séparation. Sa dépression n’a peut-être pas été « causée » par les violences qu’elle a subies vingt ans auparavant, mais ces violences peuvent tout à fait modifier ce que cette séparation signifie pour elle, la manière dont elle vit l’abandon, l’intensité de la honte qui l’envahit et les stratégies qu’elle utilise pour obtenir de la sécurité.
Un conjoint qui ne répond pas immédiatement à un message ne sera peut-être pas seulement occupé, mais deviendra, pendant quelques minutes ou quelques heures, quelqu’un qui abandonne, qui punit ou qui prépare quelque chose. Une remarque professionnelle pourra être vécue comme une humiliation publique. Un simple désaccord prendra la forme d’une menace de rupture. Un geste affectueux inattendu déclenchera un mouvement de recul incompréhensible, y compris pour la personne elle-même. Une question parfaitement ordinaire posée par un médecin semblera intrusive, tandis qu’une proposition d’aide réveillera paradoxalement une crainte de perdre tout contrôle.
Elle pourra alors réclamer d’être rassurée, puis repousser celui qui tente de la rassurer. Elle pourra vouloir être aidée, puis vivre cette aide comme une prise de pouvoir. Elle pourra aussi rechercher intensément la proximité, puis disparaître dès qu’elle l’obtient.
Son entourage dira peut-être qu’elle est contradictoire, excessive, compliquée ou manipulatrice. Il ne se trompera d’ailleurs pas nécessairement sur le caractère épuisant de certains comportements. Comprendre qu’une stratégie a eu autrefois une fonction protectrice ne la rend ni agréable ni adaptée à la situation actuelle, mais ça évite au moins de prendre pour une sorte de défaut moral ce qui s’est construit comme une tentative de survie.
Voilà donc ce que signifie pour moi que le trauma peut être partout : il ne constitue pas la cause secrète de chaque événement, mais il peut avoir infiltré le rapport au danger, à la confiance, au corps, à la honte, à la dépendance et au contrôle. On peut alors le retrouver dans certains symptômes comme dans les solutions employées pour les contenir, dans la colère comme dans la soumission, dans l’agitation comme dans l’effacement, dans la demande incessante de réassurance comme dans le refus obstiné de toute aide.
Ces comportements ne sont pas traumatiques par nature, mais ils peuvent, chez cette personne-là, avoir acquis cette fonction.
L’épouvantail du « tout-trauma »
On ne peut pas tout expliquer par le trauma. Oui, merci.
Cette phrase a beau être exacte, elle est parfois utilisée pour stopper toute réflexion sur le trauma avant même qu’elle ait commencé.
Dès qu’on évoque ses effets possibles sur la régulation émotionnelle, l’attachement, la dissociation ou les conduites addictives, surgit une sorte de crainte que l’on veuille tout expliquer par lui. C’est comme si la prise en compte d’une dimension revenait obligatoirement à supprimer toutes les autres, comme si le cerveau, le développement, les conditions sociales, les apprentissages et le trauma étaient engagés dans un combat à mort dont « il ne peut en rester qu’un ».
Bizarrement, cette grande prudence épistémologique reste assez sélective. Lorsque des comportements tout aussi complexes sont attribués à un « trouble de la personnalité », à un défaut d’insight, à un manque de motivation ou à une résistance aux soins, on n’entend personne s’inquiéter d’une dangereuse dérive vers le « tout-personnalité » ou le « tout-résistance ».
En revanche, dès qu’on prononce le mot trauma, on se retrouve face à une assemblée de méthodologistes qui s’autorisent à continuer de le minimiser sous prétexte que certains exagèrent et en voient partout.
À ce rythme-là, on pourrait aussi proposer de moins dépister une maladie parce que des hypochondriaques en parlent un peu trop sur les réseaux sociaux.
Prendre en compte, ce n’est pas traquer
Prendre en compte le trauma, ce n’est pas partir en croisade en oubliant le moindre tact. Il ne s’agit pas d’obtenir à tout prix un récit ou de retrouver le fameux événement qui expliquerait enfin tout. Il ne s’agit pas non plus d’interpréter chaque silence comme de la dissociation ou chaque dénégation comme une confirmation que le vilain souvenir est encore enfoui. C’est sûr qu’avec une méthode pareille, de type « pile je gagne, face tu perds », l’enquête serait vite bouclée.
Certaines personnes ne veulent pas raconter ce qu’elles ont vécu, d’autres ne le peuvent pas encore, certaines ne se reconnaissent pas dans le mot trauma et d’autres n’ont tout simplement pas besoin de revisiter en détail leur histoire pour aller mieux. Respecter ces positions, ce n’est pas nier ce qui s’est passé.
Prendre en compte le trauma, c’est d’abord laisser ouverte une hypothèse, sans la transformer en révélation imposée. C’est aussi se demander ce qui fait perdre à cette personne son sentiment de sécurité, ce qu’elle tente d’éviter lorsqu’elle contrôle, attaque ou disparaît de la relation, et si certains comportements actuels ont pu constituer autrefois des moyens de survivre.
Ça consiste également à admettre que nos façons d’aimer, d’aider, d’éduquer ou de soigner peuvent parfois reproduire, sans forcément que nous en ayons l’intention, de l’impuissance, de l’intrusion ou de l’humiliation.
En gros, rien de spectaculaire. Ça ne nécessite pas une technique déposée, une certification coûteuse ou un schéma coloré du système nerveux autonome. Il faut juste parfois commencer par prévenir, expliquer, demander, laisser une marge de choix et accepter qu’une réaction apparemment disproportionnée possède peut-être une « histoire ».
Conclusion
Le trauma, ce n’est pas une théorie générale de l’être humain, et ça ne le deviendra probablement jamais. Ça ne remplace ni les diagnostics psychiatriques, ni le neurodéveloppement, ni la biologie, ni les conditions sociales, ni les événements actuels. Ça ne transforme pas non plus automatiquement toute réaction en stratégie de survie respectable qu’il serait interdit de questionner.
Mais le trauma n’a pas besoin d’être la cause unique d’un trouble, ni même sa cause principale, pour avoir transformé la manière dont une personne habite son corps, construit ses relations, reconnaît le danger et reçoit l’aide qui lui est proposée.
Brandir le risque du « tout-trauma » chaque fois que quelqu’un regarde dans cette direction donne une impression de sérieux, de mesure et de modération. Mais cette peur d’en voir trop nous permet aussi de n’en voir nulle part.



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