La chasse aux faux TDI

J’avais vu passer il y a quelques années une étude tout à fait sérieuse dont l’objectif était de nous apprendre à distinguer le vrai du « faux » trouble dissociatif de l’identité. Eh bien figurez-vous qu’en voulant la retrouver, je suis tombé sur quelques autres, puis sur d’autres encore, et encore pour finir par en accumuler un paquet.

Il semble que depuis une trentaine d’années, la psychiatrie n’ait pas ménagé ses efforts pour empêcher qu’un TDI ne circule avec de faux papiers.

Ces faux TDI que la recherche fabrique elle-même

En m’attardant sur ces travaux, j’ai découvert pour commencer que la grande majorité de ces « faux » TDI n’étaient pas des patients venus en consultation en prétendant avoir plusieurs identités. Non, ce sont des étudiants ou des témoins « sains » recrutés par les chercheurs, informés des symptômes du trouble, parfois longuement entraînés, puis chargés de simuler un TDI de la manière la plus convaincante possible.

Le protocole consiste donc à fabriquer des faux TDI, à développer des instruments permettant de retrouver les faux TDI que l’on vient de fabriquer, puis à conclure qu’il est important de disposer d’instruments permettant de détecter les faux TDI.

Je ne nie pas que cela puisse avoir une certaine utilité expérimentale, évidemment, notamment pour élaborer quelques outils d’expertise judiciaire. Mais un étudiant en psycho, aussi appliqué soit-il, peut-il vraiment ressembler à quelqu’un qui simule pour échapper à une condamnation ? Ou à quelqu’un qui présente un trouble factice ? Ou à une personne qui aurait sincèrement mais abusivement reconnu son fonctionnement dans une vidéo consacrée au TDI ? Ou encore à un patient dont les symptômes auraient été progressivement organisés autour de ce diagnostic par un thérapeute enthousiaste ?

Un « faux » TDI peut désigner des situations qui n’ont presque rien à voir les unes avec les autres. Entre le faussaire, celui qui se trompe sur lui-même, celui que son thérapeute a induit en erreur et celui qui présente une véritable dissociation sans remplir l’ensemble des critères du TDI, il existe tout de même quelques nuances.

Et sinon, les vrais « faux » TDI ?

Pour être honnête, il existe malgré tout des travaux portant sur de véritables patients dont la présentation ou le diagnostic de TDI a été contesté.

En 1994, Coons et Milstein décrivent onze cas considérés comme factices ou simulés parmi 112 admissions successives dans une consultation spécialisée. En 1999, Draijer et Boon présentent quatre cas de TDI « imité », terme choisi précisément parce que la construction du tableau peut être en partie inconsciente et ne se réduit pas nécessairement à un mensonge. En 2001, Ann Thomas compare dix-huit présentations jugées factices ou simulées à dix-huit TDI considérés comme authentiques, parmi 129 consultations de deuxième avis.

Puis il faut pratiquement attendre 2021 pour retrouver quelque chose de consistant : Pietkiewicz et ses collègues analysent six personnes dont le diagnostic antérieur de TDI a été infirmé après une évaluation approfondie. Leur travail montre notamment comment la découverte du diagnostic peut fournir un vocabulaire et un scénario permettant de réinterpréter des conflits internes, des changements émotionnels ou une identité instable en termes de « parts » et d’alters. Il ne s’agit pas nécessairement de tromper qui que ce soit : un cadre explicatif peut donner du sens à une souffrance réelle tout en étant diagnostiquement inexact, puis modifier progressivement la manière dont cette souffrance est ressentie, racontée et présentée aux autres.

Plus récemment encore, une étude de cas publiée en 2026 décrit une adolescente présentant cinq alters, des antécédents traumatiques bien réels, des changements d’état en partie délibérés, une mémoire traumatique conservée et aucun bénéfice externe évident. Les auteurs parlent de TDI « auto-simulé », ce qui a au moins le mérite de montrer à quel point les frontières entre dissociation, mise en forme narrative, comportement volontaire et simulation sont moins propres que les tableaux comparatifs ne le laissent espérer.

Voilà donc à peu près ce dont on peut disposer en matière de corpus clinique.

Nous avons beaucoup d’études expliquant comment distinguer un patient TDI d’un étudiant chargé de l’imiter, mais très peu de données permettant de comprendre les personnes qui arrivent réellement en consultation avec un diagnostic erroné. La science connaît mieux les faux TDI qu’elle fabrique que ceux qu’elle prétend vouloir reconnaître.

Quand les détecteurs de faux détectent surtout les vrais

Mais accrochez-vous parce que ça devient encore plus intéressant quand on regarde les instruments utilisés.

On sait que les personnes souffrant d’un TDI authentique peuvent présenter des symptômes nombreux, sévères et dispersés dans plusieurs domaines : amnésies, dépersonnalisation, déréalisation, voix internes, symptômes post-traumatiques, variations importantes du fonctionnement, somatisation, conduites suicidaires, perturbations identitaires, symptômes dépressifs et parfois expériences ressemblant à des phénomènes psychotiques.

Or les outils conçus pour détecter la simulation considèrent souvent comme suspects l’accumulation de symptômes, leur caractère inhabituel ou leur intensité extrême. Ce n’est pas complètement con, car en effet, une personne qui simule un trouble a tendance à en faire trop et à cocher tout ce qui lui paraît suffisamment spectaculaire. Mais une personne sévèrement traumatisée peut également présenter beaucoup de symptômes, dans des registres qui dépassent largement les jolies frontières entre les chapitres du DSM.

En 2006, le SIRS, pourtant considéré comme un instrument de référence pour repérer les symptômes feints, classe 35 % des patients TDI authentifiés comme simulateurs. C’est un peu mieux avec le SIRS-2 : beaucoup moins de vrais patients accusés à tort, mais il ne détecte plus qu’entre 32,5 et 55,8 % des simulateurs. Le TSI-2 ne fait pas mieux : seulement 60 à 73 % des participants sont bien classés. Enfin, en 2021, le SIMS atteint des sommets : 85,7 % des patients dont le TDI avait été cliniquement confirmé dépassent le seuil habituellement considéré comme évocateur d’une exagération des symptômes ! Détecter 96 % des simulateurs, bravo les gars. Mais si c’est pour suspecter neuf patients authentiques sur dix, on n’est plus vraiment sur un détecteur de « faux » TDI : c’est un détecteur de TDI tout simplement.

Le patient TDI devient ainsi suspect en raison de ce qui justifie précisément que l’on s’intéresse à lui : trop de symptômes, des symptômes trop étranges, dans des domaines trop différents. Pour un détecteur de simulation conçu à partir d’une psychiatrie proprement compartimentée, un traumatisme complexe ressemble en effet facilement à quelqu’un qui en fait trop.

Et puis, finalement, au lieu de conclure que la traque psychométrique du faux TDI repose sur des prémisses fragiles, on a plutôt choisi de créer d’autres tests, de déplacer leurs seuils et de rechercher de nouvelles combinaisons. Et ouais, la lutte contre la fraude identitaire ne saurait être interrompue par quelques faux positifs.

Et sinon, les faux négatifs ?

Bien évidemment, les faux positifs, ça existe. Et il n’y a aucune raison pour que le TDI échappe à ce phénomène. C’est utile d’étudier tout ça afin d’éviter les prises en charge inadaptées et notamment des interventions qui pourraient aggraver les symptômes.

Mais pourquoi tant d’efforts consacrés à cette question, et si peu, parallèlement, à l’étude des faux négatifs ?

Parce que bon, pendant qu’on s’efforce de débusquer les faux TDI, les vrais passent généralement entre cinq et douze ans dans le circuit psychiatrique et reçoivent en moyenne quatre diagnostics avant d’être reconnus. Leurs voix dissociatives peuvent être prises pour des hallucinations psychotiques, leurs amnésies attribuées à de l’inattention, à de l’anxiété, à l’alcool, au refus de collaborer ou à une personnalité jugée difficile. Et combien ne seront jamais évalués simplement parce qu’ils ne changent pas spectaculairement de prénom et de voix devant leur psychiatre ?

J’exagérerais si je prétendais que personne ne s’y intéresse. Il existe bel et bien des travaux sur le retard diagnostique et sur les diagnostics différentiels. Mais on est loin de retrouver la même succession obstinée d’instruments, de seuils, de réplications et de combinaisons pour repérer les patients que la psychiatrie aurait laissés passer.

Les deux erreurs n’ont pas la même signification morale. Le faux positif est un intrus qui occupe indûment une catégorie diagnostique et qu’il faudrait démasquer ; le faux négatif est un patient qui continue à recevoir des soins inadaptés, ce qui est regrettable, certes, mais beaucoup moins excitant qu’une fraude, n’est-ce pas ?

Prouvez-nous que vous avez un vrai TDI !

Cette littérature n’a d’ailleurs pas toujours été produite par une police du TDI. Une grande partie des études psychométriques récentes vient de Bethany Brand et de ses collaborateurs qui défendent la validité du diagnostic. Leur objectif est notamment de montrer que les patients authentiques ne sont pas de simples simulateurs et d’éviter que la gravité de leurs symptômes ne soit interprétée comme une preuve de mensonge.

C’est important de le préciser, car ce petit monde ne se limite pas à de méchants chercheurs obstinés à démontrer que le TDI n’existe pas. Mais ça rend la situation encore plus révélatrice : même les scientifiques qui veulent défendre ces patients semblent contraints de passer par le commissariat. Pour établir que le TDI mérite d’être reconnu et étudié, il faudrait d’abord démontrer que ceux qui en souffrent ne jouent pas la comédie.

Cette nécessité de démontrer l’authenticité du TDI finit d’ailleurs par apparaître jusque dans les études de cas. En 2024, Lanfranco et ses collègues décrivent une patiente présentant neuf identités, qu’ils considèrent comme un cas authentique de TDI. Mais une partie importante de l’évaluation consiste précisément à écarter la simulation et le trouble factice, à l’aide notamment du M-FAST et de tests de personnalité. Même lorsqu’on présente un « vrai » TDI, il semble donc prudent de commencer par produire une sorte de certificat d’authenticité.

Rien de tout cela n’est propre au TDI. Une dépression, une attaque de panique, des hallucinations, un stress post-traumatique, une douleur ou des troubles cognitifs peuvent également être simulés, ce qui justifie parfois d’évaluer la validité des symptômes, particulièrement dans certains contextes médico-légaux. Mais ici, la démonstration de non-simulation paraît accompagner presque systématiquement la défense même du diagnostic. C’est comme s’il fallait, pour montrer que le TDI existe, commencer par prouver que ceux qui en présentent les symptômes ne sont pas en train de l’imiter.

Le TDI occupe une place particulière. Il touche à la mémoire des violences, à la parole des personnes traumatisées, à l’ancienne catégorie de l’hystérie, à la suggestibilité, à l’influence éventuelle des thérapeutes et à des expériences subjectives que le clinicien ne peut pas observer directement. Derrière la question parfaitement légitime du diagnostic différentiel, on voit bien cette interrogation beaucoup plus ancienne et tenace : ces patients n’inventeraient-ils pas tout ça ?

La police des identités

Toutes les catégories psychiatriques produisent des faux positifs, des faux négatifs et des zones intermédiaires dans lesquelles le diagnostic devient une hypothèse plus ou moins utile. Mais toutes les erreurs ne déclenchent clairement pas la même passion policière.

Donc moi, vous l’aurez compris, ce qui m’intéresse n’est pas tant de savoir combien il existe de « faux » TDI, ni même s’il existe un bon test pour les débusquer, que de comprendre pourquoi la psychiatrie tient tellement à les trouver.

Ce que j’aimerais, c’est qu’on puisse se présenter avec plusieurs identités sans que soient aussitôt exigés les papiers de chacune.


Références

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