« Tout est politique » ! Quelle formule agaçante pour celui qui croit qu’elle voudrait ramener le moindre évènement de son existence au capitalisme, au patriarcat ou à tout autre système de domination ! On ne peut même plus perdre ses clés sans que le néolibéralisme soit inculpé. Quel monde de merde je vous dis…
En vrai, « tout est politique » n’a jamais signifié « la politique explique tout ». Ce serait tout simplement réductionniste. Différents niveaux d’explication peuvent coexister sans que l’un abolisse tous les autres.
On le voit bien avec la biologie notamment. Dire que toute pensée a un substrat biologique ne signifie pas que la biologie suffise à en rendre compte. À l’inverse, dire que tout soin s’inscrit dans un ordre social ne signifie pas que la politique suffit à expliquer la souffrance.
« Tout est politique », ça signifie que rien de ce que nous faisons n’échappe complètement aux normes, aux institutions, aux rapports de pouvoir et aux choix collectifs, y compris la psychothérapie et le reste des soins psychiques.
Soigner n’est jamais neutre
À moins de naviguer à vue sur le même divan pendant trente ans, une psychothérapie poursuit certains objectifs plus ou moins précis. Il peut s’agir de mieux dormir, de moins souffrir, de contrôler sa colère, de ne plus se scarifier, de conserver son couple, de quitter une relation violente, d’accepter son diagnostic, de prendre son traitement, de reprendre le travail, de devenir plus autonome ou même parfois de moins déranger son entourage. La liste peut être infinie.
Aussi légitimes que soient ces objectifs (et ils peuvent l’être), ils ne sont jamais purement techniques. Derrière chacun d’eux, on trouve une certaine représentation de ce qu’est une vie souhaitable, une émotion acceptable, une relation fonctionnelle ou un comportement adapté. Même quelque chose d’aussi apparemment consensuel que l’autonomie correspond à une certaine conception de l’individu, qui serait capable de se gouverner, de subvenir à ses besoins, de faire les bons choix et bien sûr de ne pas trop dépendre des autres.
Il ne suffit donc pas de dire « c’est le patient qui choisit ses objectifs, donc ça va ». Encore faut-il se demander pourquoi il veut ce qu’il dit vouloir. La reprise du travail est-elle aussi, pour lui, la condition pour retrouver une place sociale acceptable ? Sauver son couple est-il aussi une manière d’éviter ce qu’il vivrait comme un échec ? Souhaite-t-il contrôler sa colère parce qu’elle le fait souffrir, ou aussi parce que son entourage ne l’accepte qu’à condition qu’elle disparaisse ?
À partir du moment où l’on désigne un comportement comme la cible du changement, on a déjà fait un choix normatif : on décide de ce qui devrait changer et de l’endroit où doit porter notre intervention. Et ce choix a beau être pertinent, il n’en devient pas neutre pour autant.
L’intention ne fait pas la fonction
Bien évidemment que les psychothérapeutes ne sont pas obsédés à l’idée de transformer leurs patients en travailleurs dociles, en conjoints accommodants ou en citoyens obéissants ! Et d’ailleurs c’est pas du tout le sujet.
La fonction sociale d’une pratique ne se déduit pas seulement des intentions de ceux qui l’exercent.
Quelques exemples :
- Un programme de gestion du stress peut réellement soulager les salariés, mais tout en évitant d’interroger l’organisation qui les rend malades.
- Une hospitalisation peut protéger une personne tout en la soumettant à la discipline d’une institution.
- Un diagnostic peut rendre une souffrance intelligible et ouvrir l’accès à des soins tout en enfermant le patient dans une identité pathologique.
- Un arrêt de travail peut lui permettre de reprendre pied sans rien modifier à ce qui a provoqué son effondrement.
- Une technique de régulation émotionnelle peut lui rendre sa liberté d’action ou simplement augmenter sa tolérance à l’intolérable.
Les deux effets peuvent tout à fait coexister. Le reconnaître, le penser, le dire ça ne revient pas à traiter les psychothérapeutes de complices du système. Il s’agit juste de distinguer ce qu’on veut faire et ce que nos pratiques peuvent produire.
Plus calme, mais plus libre ?
Il est évident qu’une personne submergée par ses émotions n’est pas nécessairement plus libre parce que ses réactions seraient spontanées ou authentiques. Lui apprendre à réguler une émotion peut lui permettre de ne plus agir immédiatement sous l’emprise de celle-ci. Elle pourra alors réfléchir, décider, éventuellement poser une limite, mieux protester voire se protéger ou partir.
De ce point de vue là, la régulation peut donc être émancipatrice. Mais elle ne l’est pas pour autant par définition.
Maintenant, si cette personne est une salariée victime de harcèlement, lui apprendre à respirer, à identifier ses pensées et à réduire son anxiété peut lui permettre de retrouver suffisamment de solidité pour préparer son départ ou engager des démarches. Mais ça peut aussi lui permettre de supporter six mois supplémentaires un environnement qui continue de la détruire…
Dans les deux cas, la technique est la même mais sa fonction ne l’est pas.
La régulation émotionnelle n’est ni bonne ni mauvaise, ni libératrice ni oppressive. C’est un moyen, un outil. Sa valeur dépend de sa destination. Ce qui compte c’est vers quoi on régule, et pour qui.
Quand le contexte devient symptôme
La psychothérapie intervient principalement sur des individus. C’est tout à fait logique. Les organisations et les gouvernements prennent rarement rendez-vous pour travailler sur eux-mêmes. C’est le moins qu’on puisse dire.
Il serait complètement absurde de refuser des soins à quelqu’un sur le motif que c’est à son employeur, à son conjoint ou à la société de changer en premier. Une intervention « individuelle » peut d’ailleurs être indispensable alors même que les causes de sa souffrance ne sont pas strictement individuelles.
Mais attention à ne pas transformer les limites d’une psychothérapie en théorie causale ! Ce n’est pas parce qu’on ne peut souvent agir que sur l’individu que le problème réside principalement en lui.
Ça peut sembler évident écrit comme ça mais ce genre de dérive est monnaie courante aujourd’hui : la souffrance au travail devient un défaut de gestion du stress, une réaction à des violences devient une dysrégulation émotionnelle, une colère face à une injustice devient un trouble du contrôle des impulsions (quand ça ne devient pas carrément une personnalité paranoïaque), une incapacité à tenir un rythme de travail devient un manque de motivation (y compris dans certains ESAT d’ailleurs).
Je ne dis pas que ces lectures sont toujours fausses, ni que ces glissades sont conscientes, et encore moins qu’elles témoignent forcément d’une intention malveillante. Mais cette manière de décrire les problèmes déplace le regard. Il ne s’agit plus d’une réaction située dans un contexte, mais d’une propriété de la personne.
Contraints et contraignants
Alors il n’y a pas d’un coté les patients dominés et de l’autre les thérapeutes chargés de les remettre dans le rang. C’est évidemment plus complexe que ça.
La plupart des professionnels travaillent avec des consultations trop courtes, des listes d’attente interminables, parfois des objectifs institutionnels, des impératifs de flux et doivent aussi se conformer à des critères d’efficacité mesurables.
Ils ont des moyens souvent efficaces d’agir sur le sommeil, l’anxiété, les comportements au sens large ou encore sur le traitement, mais beaucoup moins de marge de manoeuvre sur le logement, le travail, les discriminations, les violences familiales ou la précarité. À certains (les psychiatres) est confié un pouvoir considérable. Ils peuvent diagnostiquer, certifier, évaluer une dangerosité, priver de liberté dans certaines situations.
Tous ces professionnels ne sont ni des agents secrets du capitalisme, ni des observateurs situés à l’extérieur du monde social. Ils exercent à l’intérieur d’institutions dont ils subissent les contraintes tout en utilisant les catégories et les pouvoirs qu’elles mettent à leur disposition. Il n’est pas nécessaire d’être à la botte du système pour agir à l’intérieur de ses contraintes et parfois en reproduire les normes. Si les intentions individuelles comptent, elles ne suffisent simplement pas à les placer hors du système dans lequel ils travaillent.
La clinique ne s’arrête pas à l’individu
Politiser le soin, ça ne veut pas du tout dire convertir les patients à nos convictions. Remplacer une explication totalisante par une autre n’est pas franchement un progrès. Il ne s’agit pas d’abandonner les médicaments, les diagnostics et les psychothérapies en attendant que la société devienne enfin juste. Les patients, y compris les plus anticapitalistes, pourraient trouver le délai un peu long.
Pour prendre un peu plus au sérieux la dimension politique du soin, on peut commencer par se poser quelques questions ultra simples :
- Qui définit le problème ?
- Qui demande que cette personne change ?
- Qu’est-ce que le symptôme l’empêche de faire, mais aussi qu’est-ce qu’il signale ou protège ?
- À quel environnement cherche-t-on à adapter cette personne ?
- Notre intervention augmente-t-elle réellement ses possibilités de choix ?
- Sommes-nous en train de l’aider à vivre selon ses propres valeurs, ou à mieux correspondre aux attentes de sa famille, de son employeur ou de l’institution ?
- Cherchons-nous à transformer la personne parce que nous ne pouvons pas transformer son environnement ?
Ces questions permettent notamment de distinguer la capacité à s’adapter de l’obligation de s’adapter. D’un coté, on augmente parfois la liberté, de l’autre, on demande au plus vulnérable d’absorber les conséquences d’un système qui ne bougera pas.
Franchement, c’est quand même pas trop demander. Même à des agents orthopédiques du capitalisme.
(Ce billet est au moins en partie une réponse à celui-ci)


