B. Axelrad : Les ravages des faux souvenirs (2010) ♥♥♥♥½

L’objectif de ce livre est de répondre de façon claire et pédagogique aux patients, aux familles, aux professionnels, aux juristes qui s’interrogent sur les thérapies dites de la mémoire retrouvée (TMR) et sur leurs conséquences destructrices pour tous ceux qui en sont victimes.

Les « ravages des faux souvenirs » ont commencé à sévir dans les années 80 aux États-Unis. Une association de défense des familles et des patients pris dans la tourmente des TMR s’est créée en 1992, à Philadelphie. Fondée par Pamela Freyd, elle a été rejointe par de nombreux chercheurs, professeurs d’universités, journalistes d’investigation. Les recherches et les publications scientifiques, ainsi que les nombreux procès intentés contre leurs thérapeutes et gagnés par des patients appelés « retractors », parce que revenus sur leurs accusations, ont contribué à faire reculer cette véritable « guerre des souvenirs », désignée ainsi à cause de l’âpre controverse entre ceux qui reconnaissaient le « syndrome des faux souvenirs » et ceux qui le niaient.

 

Ce livre ne parle pas des cas d’inceste avérés contre lesquels une lutte déterminée est nécessaire. Véritable « Chandelle dans les ténèbres », ce livre tente d’éclairer les ravages des « faux souvenirs retrouvés en thérapie » vingt à trente ans après que les faits incriminés sont supposés s’être produits, alors même qu’il n’existe aucune corroboration indépendante de leur existence. Les questions réponses sont les petites chandelles qui éclairent et balisent la route vers la compréhension de ce phénomène sociologique. Puisse-t-il aider tous les acteurs concernés par ce fléau, qui, en France, remonte à la fin des années 90 et gagne dans l’ombre de plus en plus de terrain.

 

Ce phénomène des faux souvenirs est encore très mal connu chez nous, y compris au sein des professionnels de santé mentale. Ceci n’empêche évidemment pas ces derniers de faire preuve de bon sens et de scepticisme face à des souvenirs d’abus qui (ré)apparaissent 20 ou 30 ans après les faits, mais les débats auxquels j’ai pu assister se limitaient souvent à considérer ces déclarations comme des fantasmes et/ou comme un moyen d’attirer l’attention.

Vous avez dit « refoulement » ?

Le fait qu’un psychothérapeute puisse induire des faux souvenirs chez son patient par la suggestion, ceci sans forcément s’en rendre compte, peut sembler invraisemblable mais ce phénomène est pourtant bien réel et prouvé par l’expérimentation. En revanche, le concept de refoulement, mécanisme de défense cher à nos amis freudiens, n’a jamais été validé par la recherche expérimentale depuis qu’il a été proposé il y a maintenant plus d’un siècle. Et pourtant, la croyance qu’un souvenir particulièrement douloureux puisse être rejeté hors de la conscience pour ne pas faire mal est encore largement partagée. Pire encore, selon cette théorie, le fameux souvenir serait conservé en parfait état, juste enfoui dans l’attente d’être plus ou moins délicatement réveillé par un bon psychothérapeute. Coïncidence, les professionnels qui y croient le plus semblent être les moins conscients du phénomène de suggestion, et ceux qui le considèrent de la façon la plus négative, refusant l’idée que l’influence et la manipulation puisse aussi s’avérer bénéfiques et constituer un processus essentiel de toute psychothérapie. Bref, ils n’influenceraient pas leurs patients car la manipulation, même thérapeutique et non consciente, c’est le mal.

Freud retourne son divan

Notre cher Sigmund Freud, encore et toujours lui, y est pour beaucoup dans cette méprise puisqu’il en a jeté les bases avec la théorie de la séduction. Convaincu que les problèmes de ses patients hystériques, obsessionnels et paranoïaques découlaient de traumatismes sexuels de l’enfance, il s’est consacré à leur extorquer ces fameux souvenirs « refoulés » jusqu’à finalement conclure, dans un grand élan de lucidité, que les aveux récoltés étaient probablement faux. Incapable de renoncer totalement à une si belle théorie, il se persuada que ces souvenirs refoulés étaient en réalité des « fantasmes » ! D’où sa nouvelle théorie du complexe d’Œdipe qui lui permettait de faire volte face tout en se raccrochant aux branches disponibles. Les souvenirs d’abus seraient alors considérés à priori comme des fabulations par les générations ultérieures de psychanalystes, ce qui n’a pas manqué de révolter certains courants féministes aux Etats-Unis, entre autres.

Les charlatans remplacent le divan

De nombreuses thérapies régressives et cathartiques ont vu le jour dans l’idée de faire ressurgir un passé enfoui et plus ou moins traumatique. Parmi les plus célèbres, il y a le « rebirth » qui consiste à revenir à l’état de nouveau né par des technique de respiration ou de compression (une fille est d’ailleurs morte étouffée sous un matelas), un courant qui incite à remettre des couches culottes, sucer son pouce et reboire au biberon, le « reparenting » qui consiste à trouver un nouveau parent au patient (en l’occurrence le thérapeute), le « cri primal » et ses dérivés qui consiste à trouver le bon cri pour se débarrasser de sa douleur etc. Certaines techniques plus sérieuses peuvent également être utilisées dans le but de retrouver des souvenirs enfouis. C’est notamment le cas de l’hypnose et de l’EMDR qui sont même parfois utilisés pour retrouver des souvenirs de vies antérieures… Il est d’ailleurs possible de viser la régression et le catharsis par l’intermédiaire de nombreux médiateurs : le divan, les linges mouillés, la pâte à modeler, la poterie, la purée de carottes et j’en passe. Il convient par ailleurs de rester extrêmement vigilant face à des activités régressives d’allure occupationnelles présentées d’emblée comme thérapeutiques.

L’évidence est plus ou moins flagrante

Face à des théories et des pratiques aussi farfelues, les chercheurs peinent encore à se faire entendre. Il existe pourtant de nombreux travaux scientifiques sur la mémoire et des données clairement établies :

  • Une victime d’un traumatisme s’en souvient très bien

Elle s’en souvient parfois même trop bien et développe ce qu’on appelle un état de stress post-traumatique qui consiste en des cauchemars, des reviviscences et un état d’hypervigilance. De nombreuses études réalisées sur des milliers de victimes de traumatismes, notamment des enfants abusés, ne retrouvent aucun cas d’amnésie de l’événement traumatique.

  • Les souvenirs se transforment

Ils s’affaiblissent et se déforment au fil du temps, ceci quelle que soit la charge émotionnelle et sensorielle associée. La mémoire ne fonctionne pas comme un diaporama, un disque dur ou un magnétoscope (pour les plus vieux). Un souvenir est reconstitué à partir de plusieurs morceaux éparpillés et plus ou moins combinés avec d’autres éléments qui correspondent à d’autres expériences. Il s’agit d’une opération plutôt complexe, et dynamique…

Ce petit bouquin de Brigitte Axelrad est conçu comme une entrevue avec des questions/réponses, le tout assez fluide, facile à lire et très synthétique. Elle passe en revue les bases théoriques freudiennes, le refoulement, la suggestion, la mémoire, les vrais et faux souvenirs et leurs conséquences, et même le fameux syndrome des personnalités multiples.

Son site est plutôt bien fourni et je conseille vivement de le parcourir, notamment pour y trouver des références. La traduction française d’une revue de A. Piper (What’s wrong in believing in repression?) intéressera ceux qui veulent aller un peu plus loin sur le sujet du refoulement.

11 Comments

  1. texavery31

    peut être faudrait-il être plus nuancé…. dire que le processus du refoulement n’existe pas semble abusif, ne faudrait-il pas plutôt nuancer le propos, entre le refoulement que tout un chacun peut vivre et les théories explicatives de ce fait. ce n’est pas parce que les interprétations de Freud sont fausses qu’il faille considérer le refoulement comme n’existant point et plutôt que de rejeter cette notion ne faudrait-il pas la redéfinir,l’élargir à partir d’une phénoménologie rigoureuse ? De m^me pour le Cri primal, ne faut-il pas différencier les travaux d’Arthur Janov, de ceux des escrocs qui ont récupéré le cri primal de façon plus que simpliste et dangereuse. Si vous lisez Janov, il suit un protocole de prudence, de vérification évitant ce que l’article dénonce.

    1. Quel est « le refoulement que chacun peut vivre »?
      Pourquoi faudrait-il le redéfinir, l’élargir et comment?
      Pourquoi différencier les travaux de Janov de celui de ses successeurs? Parce qu’il n’est pas un escroc? Parce qu’il est plus prudent?

      1. texavery31

        cher Igor, le refoulement que chacun peut vivre est le fait de placer dans des caves de notre cerveau des souvenirs désagréables, douloureux car difficilement supportables pour des raisons diverses. Allons vers des cas explicites : le viol ,les divers syndromes post traumatiques font que les victimes ont refoulé des visages, des faits, etc…. ce qui fait question c’est la réduction du refoulement opéré par Freud, refoulement de la libido…. comme s’il n’y avait que cela. pour revenir à des choses plus ordinaires, les TCC travaillant sur des accès de pleine conscience ne permettent-elles pas de faire émerger des choses refoulées ainsi que les émotions qui y sont attachées ?

        1. Mais ça veut dire quoi « placer dans des caves de notre cerveau »? Ne pas vouloir y penser? Oublier? Les deux?
          Je cite l’article dont je donne le lien dans mon billet :
          Les trois phénomènes suivants ne sont pas du refoulement:
          • L’amnésie partielle, définie comme l’échec à se rappeler quelques détails de l’expérience.
          • L’oubli de la vie quotidienne, oublier l’anniversaire d’un parent, par exemple, ou oublier que l’on est allé à l’épicerie pour acheter quelque chose.
          • La tentative délibérée d’éviter de penser à l’expérience désagréable.

          Pour ce qui de la méditation pleine conscience, c’est une technique qui est également utilisée dans le cadre des thérapies de la mémoire retrouvée, de même que les techniques de relaxation et même l’EMDR. Le problème n’est pas tant la technique elle-même que le but dans lequel elle est utilisée, et le risque de provoquer des faux souvenirs.

          1. Catherine Ageef

            Que penses tu de ce que dit Muriel Salmona à propos de la mémoire?
            https://youtu.be/luBVHbzJg_Q ( à partir de la 7è minute )

            1. Au début j’ai l’impression qu’elle décrit tout simplement les symptômes du stress post-traumatique : reviviscences, flashback, cauchemards, hypervigilance etc. Ensuite elle effectue un parallèle entre le stress post-traumatique et ce qui semble correspondre à la personnalité borderline, qui serait donc en réalité une personnalité « post-traumatique », une forme chronique de stress post-traumatique. C’est une idée qui est partagée par pas mal de gens et qui me plait bien. C’est un peu ce qu’on retrouve comme rapport entre l’anxiété sociale (plus aigu) et la personnalité évitante (plus chronique).
              Bon sur la fin je suis un peu plus partagé quand elle dit qu’agir sur les conséquences serait plus ou moins vain et qu’il faut forcément remonter au traumatisme lui-même, s’y exposer en imagination pour que toutes les conséquences s’arrangent. Je pense qu’au bout d’un moment, ce n’est plus le traumatisme originel qui entretient les troubles actuels mais plutôt ces troubles actuels qui s’auto-entretiennent.
              Les phénomènes d’apprentissage par association, de généralisation, de sensibilisation, de renforcement négatif, etc. finissent par créer et maintenir des comportements qui n’ont plus de rapport direct avec un traumatisme ancien et originel.

  2. Catherine

    J’ai toujours pensé que la personnalité borderline était une personnalité post traumatique. Je ne savais pas que c’était partagé par pas mal de gens.
    D’après ce que j’ai pu voir, les victimes de viol ont souvent des souvenirs parcellaires du viol. Certains moments ou images qui leur échappent ou les émotions qui ne sont plus là. Et l’amélioration de leurs troubles actuels s’accompagne d’une augmentation des souvenirs de ce moment traumatique. Même si on n’a jamais cherché directement à leur faire « revivre » ce moment dans le travail.
    Souvenirs peut être transformés, mais ça les rassure beaucoup de les retrouver.

    1. Si l’équation « moins de souffrance = plus de souvenirs ou des souvenirs plus clairs » est certainement exacte, il n’y a hélas souvent aucun moyen d’être certain que les souvenirs retrouvés correspondent à des faites réels. La plupart du temps, ce n’est pas forcément grave. En revanche, si l’affaire est judiciarisée, ça peut poser quelques problèmes.

      1. En effet, il n’y a pas de critères permettant de distinguer les vrais souvenirs des faux souvenirs en dehors de la corroboration indépendante, cf ce que dit Elizabeth Loftus entre autres dans l’interview qu’elle m’a accordée et qui est publiée sur le site de l’Afis :
        http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1236 :
        « B.A. : Comment être sûr que ces souvenirs sont vrais ou faux ? Quels indices peuvent aider à faire la différence entre vrais et faux souvenirs ?
        E.L. : Sans corroboration indépendante, vous ne pouvez pas faire la différence. Les faux souvenirs, comme les vrais peuvent comporter les mêmes détails et être exprimés avec confiance et émotion. »

        On ne peut pas dire que « la plupart du temps, ce n’est pas forcément grave », parce que c’est très souvent très grave. Et quand vous dîtes : « En revanche, si l’affaire est judiciarisée, ça peut poser quelques problèmes. », il me semble que c’est minimiser la réalité. Quand c’est « judiciarisé », cela produit des catastrophes irréparables, mais même quand ça ne l’est pas, les ravages collatéraux – et aussi pour le patient – sont très profonds et tout autant irréparables.

        1. Oui j’ai effectivement minimisé les conséquences. En revanche, je ne pense pas que les dommages soient forcément et systématiquement irréparables, aussi profonds soient-ils.

          1. Il n’y a pas de statistiques en France et on a tendance à croire que l’induction des faux souvenirs par les thérapeutes de la mémoire retrouvée est rare, en grande partie parce que ceux qui en sont victimes ne le chantent pas sur tous les toits. Quant aux dommages pour les patients et les proches, ils sont bien souvent irréparables. Loftus (1997) a examiné 30 cas choisis au hasard parmi 670 demandes soumises au programme d’indemnisation des victimes de Washington :

            26 avaient “récupéré” un souvenir d’abus au cours de la thérapie
            30 étaient encore en traitement après trois ans
            18 après plus de cinq ans.

            Après le traitement :
            20 étaient suicidaires (3 avant le début du traitement)
            11 ont été hospitalisés (2 avant le traitement)
            8 pratiquent l’auto-mutilation (1 avant)
            Tous les cas : rupture du mariage.
            Il semble que dans ces cas, la récupération et l’abréaction ont eu des effets indésirables graves.

            « Souvenirs retrouvés d’abus sexuels dans l’ enfance : implications pour la pratique clinique, »
            Sydney Brandon, MD, et al, – British Journal of Psychiatry, Avril 98, p. 303
            http://www.stopbadtherapy.com/myths/repress.shtml

            Quant aux dommages patients/proches : en ce qui concerne la difficulté à sortir des faux souvenirs, le constat aux US, dans une enquête publiée le 8 août 2004 dans The Journal of Mental Desease (vol 192), est : 8% seulement (les « retractors ») reviennent vers leurs proches et se rétractent au bout de 5 à 6 ans en moyenne, 36% (les « returners ») reviennent vers leurs proches mais refusent de revenir sur leurs accusations, et 56% (les « refusers ») ne reviennent jamais ni sur leurs accusations ni vers leurs proches.

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